Avoir une espérance ou n’en avoir pas

Par Origenius

30 août 2018

A l’orée de sa vie, toute per­sonne est confron­tée à l’heure de sa mort, ses pro­ches également tout autant que le corps médi­cal qui cons­ti­tue sou­vent la der­nière auto­rité sus­cep­ti­ble de poser une parole forte à l’occa­sion de ce mys­tère de la vie. L’envi­ron­ne­ment cultu­rel et reli­gieux cons­ti­tue un socle sur lequel les Japonais s’appuient pour le grand pas­sage. Le boud­dhisme et le shin­toïsme, reli­gions domi­nan­tes au Japon, appor­tent des éléments de réponse qui, s’ils don­nent une expli­ca­tion au mys­tère de la mort, sont-ils vrai­ment sus­cep­ti­bles d’appor­ter la paix ou la séré­nité à ceux qui s’en vont comme à ceux qui res­tent ? Et qu’en est-il des Japonais qui ont accueilli le Christ comme sau­veur ? Voici quel­ques pistes de réflexion gla­nées lors d’une confé­rence à carac­tère médi­cal donnée à Otaru le 17 mars 2018.

Monsieur Takamura a débar­qué dans l’église de Tomioka à Otaru vers 10 heures 40, alors que je saluais la com­mu­nauté. Je le salue pareille­ment et en me mon­trant un pros­pec­tus, il me demande s’il peut faire la publi­cité de l’événement qu’il pré­sente. Je ne suis pas opposé, a priori, quoi­que j’aie besoin d’en com­pren­dre un peu plus. Monsieur Takamura est méde­cin spé­cia­lisé dans les soins aux per­son­nes en fin de vie. Chaque année, avec le concours du syn­di­cat des méde­cins de la ville d’Otaru, il orga­nise un col­lo­que public sur ce thème.

On dit assez volon­tiers qu’au Japon, la popu­la­tion a l’une des espé­ran­ces de vie les plus lon­gues au monde, et qu’à ce titre, il mérite qu’une atten­tion par­ti­cu­lière soit portée aux per­son­nes en fin de vie. C’est une affir­ma­tion biai­sée dans la mesure où le taux des per­son­nes en fin de vie par rap­port au nombre des nais­san­ces tend abso­lu­ment vers 1. Seule la moyenne d’âge de celles-ci peut varier d’un pays à l’autre.

En tout état de cause, dans l’envi­ron­ne­ment sur­mé­di­ca­lisé japo­nais, la prise en charge des per­son­nes en fin de vie, quel­que soit leur âge donc, s’est tech­ni­ci­sée au fil des capa­ci­tés tech­nico-médi­ca­les avan­cées dont dis­pose ce pays au risque de voir émerger une forme de déshu­ma­ni­sa­tion. En effet, il n’est plus rare de ne plus pou­voir mourir dans sa maison auprès des siens, mais plutôt entouré d’écrans, de bips et de duri­tes.

En sa qua­lité de méde­cin versé dans l’accom­pa­gne­ment et les soins des per­son­nes mou­ran­tes, mon­sieur Takamura connait le trai­te­ment et le geste adap­tés médi­ca­le­ment mais avoue ses limi­tes quant au mys­tère qu’elles cons­ti­tuent à ce moment par­ti­cu­lier de leur vie. Le soin qu’il sait appor­ter au corps souf­frant ne concerne pas, en défi­ni­tive, la per­sonne qu’il sou­tient encore vaille que vaille.

Alors même qu’il s’inter­roge à titre per­son­nel, il est régu­liè­re­ment confronté à cette prise de cons­cience par­ti­cu­lière à laquelle il doit appor­ter une parole juste, et pour laquelle aucun trai­te­ment médi­cal n’est appro­prié : « Docteur ! Je vais mourir ? ». Parce que c’est à lui qu’on le demande. Je ne sais pas pré­ci­sé­ment ce qu’il répond lui-même en pareille situa­tion, mais voici deux styles de répon­ses japo­nai­ses, d’un point de vue médi­cal : « Bien-sûr, tout le monde meurt, ne vous inquié­tez pas ! » Ou encore « Les autres meu­rent, mais vous, vous ne mourez pas ! Tout sim­ple­ment parce que vous ne pouvez pas savoir que vous êtes mort. Parce qu’à ce moment précis, vous n’êtes plus là. Vous n’avez aucune cons­cience d’être mort, donc vous ne mourez pas... Ne vous inquié­tez pas ! » Le point commun de cette réponse à l’emporte-pièce ou de cette réponse alam­bi­quée, c’est : « Ne vous inquié­tez pas ! » ; réponse faite à une per­sonne qui, jus­te­ment, s’inquiète par une autre qui est en réa­lité étrangère au pro­blème... S’il n’est pas com­pli­qué de cons­ta­ter com­bien ces répon­ses n’attei­gnent pas leur objec­tif, il est aussi facile de remar­quer qu’elles ne sont fina­le­ment pas du domaine de com­pé­tence de celui qui les pro­fère. Elles révè­lent le seuil au delà duquel le mys­tère s’établit. Mais comme c’est bien au méde­cin que la ques­tion est posée parce que c’est lui qui s’occupe, en der­nier recours, du corps qui se dérobe, c’est à lui que revient la dif­fi­cile tâche de répon­dre à ce genre de ques­tion, plus ou moins adroi­te­ment.

Au delà des soins pro­di­gués au corps souf­frant, com­ment magni­fier la dignité de la per­sonne en fin de vie ? Ainsi peut-on défi­nir le défi que se pro­pose de rele­ver mon­sieur Takamura. Il a donc décidé de deman­der aux repré­sen­tants locaux des dif­fé­ren­tes tra­di­tions cultu­rel­les et reli­gieu­ses d’appor­ter leur contri­bu­tion à ce sujet, consi­dé­rant que celles-ci cons­ti­tuaient le prisme à tra­vers lequel la dignité humaine est sus­cep­ti­ble de trans­pa­raî­tre. Et par­ti­cu­liè­re­ment, il a demandé à un autre méde­cin, le doc­teur Harutsugu Yamaura, poète, phi­lo­so­phe, titu­laire du prix lit­té­raire Bunkamura des deux magôts en 2014, et chré­tien, de donner la confé­rence sur ce thème.

C’est donc en pré­sen­tant sa tête d’affi­che qu’il jus­ti­fiait sa demande. Pensez-vous ! Un confé­ren­cier chré­tien, c’est suf­fi­sam­ment rare pour jus­ti­fier sa publi­cité dans l’église de Tomioka. J’ai évidemment accepté.

Monsieur Yamaura s’est vu confier la redou­ta­ble tâche de donner du contenu au mys­tère de la dignité humaine des per­son­nes en fin de vie. « Ce qui est impor­tant à la fin de la vie. » Tel était le sujet de sa confé­rence. Il a tenté de répon­dre à la ques­tion sui­vante : « Dans quel but l’Homme vit-il ? ».

D’emblée, la tâche s’avère ardue. Cependant, la bon­hom­mie conta­gieuse de mon­sieur Yamaura, malgré un âge rela­ti­ve­ment avancé, son allure décontrac­tée aug­men­tée d’un sou­rire enjô­leur nous pro­met­tent une confé­rence plus légère que le sujet ne le lais­sait pré­sa­ger ; comme s’il avait pour lui-même déjà inté­gré la sub­stance de son propos. De fait, on a bien rigolé.

Pour être tout à fait hon­nête, une autre forme de réponse convo­que la tra­di­tion reli­gieuse locale, com­mune, au mini­mum cultu­rel­le­ment, à tous les Japonais. Elle consiste à dire quel­que chose dans ce genre-ci : « Bien sûr que vous allez mourir. Mais vous allez voir, votre assise sur le trône du lotus vous sera si agréa­ble que vous ne vou­drez jamais reve­nir. Vous chan­te­rez des suthras au Bouddha et ce sera mer­veilleux. »

Au Japon non plus, l’Homme n’est pas qu’une machine bio­lo­gi­que qui se détra­que à l’heure de la mort. L’envi­ron­ne­ment cultu­rel et reli­gieux défi­nit le creu­set dans lequel peut s’épanouir la vie humaine.

Or, cet envi­ron­ne­ment est boud­dhiste pour une grande part. Un boud­dhisme assai­son­née à la japo­naise. Il convient sans doute de rap­pe­ler à très grands traits la pensée et l’ima­gi­naire boud­dhis­tes qui offrent de vivre une cer­taine espé­rance, notam­ment à l’heure de la mort.

Le monde est com­posé de six mondes orga­ni­sés ver­ti­ca­le­ment. Au gré des renais­san­ces, selon la qua­lité morale de sa vie pré­sente, on renaî­tra dans un monde plus favo­ra­ble ou moins digne. Au sommet de cette mon­ta­gne de vie se situe le monde des dieux, alors qu’au bas de celle-ci règnent les enfers. Le monde des hommes est l’anti­cham­bre de celui des dieux. Chacun de ces mondes, y com­pris celui des dieux, est contraint par le cycle des renais­san­ces, si bien que l’accès au monde divin n’est pas syno­nyme de salut. Le véri­ta­ble salut consiste à être libéré de ce cycle de renais­san­ces pour attein­dre le « Nehan » 「涅槃」, ou pour uti­li­ser un terme plus connu, le « Nirvana », au delà du monde divin. Pour se faire, une seule méthode : éliminer abso­lu­ment tout désir ; y com­pris celui d’attein­dre ce fameux Nehan. Car les désirs sont sour­ces de pas­sions qui retien­nent ceux qui les éprouvent dans les mondes infé­rieurs, pri­son­niers du cycle des renais­san­ces. A ce jour, le per­son­nage le plus connu, ayant fran­chi toutes ces étapes jusqu’à vivre l’illu­mi­na­tion et qui ait atteint le Nehan est le Bouddha. La tra­di­tion boud­dhiste est évidemment fondée sur son his­toire et son expé­rience. Dans le boud­dhisme japo­nais, l’inter­ces­sion auprès du Bouddha offre une sorte de rac­courci ; il ouvre une voie vers laquelle les hommes peu­vent s’enga­ger afin d’éviter un nombre incal­cu­la­ble de renais­san­ces...

Comptant sur l’inter­ces­sion du Bouddha, il semble que la réponse du méde­cin évoquant l’ima­gi­naire reli­gieux fait réfé­rence à cet uni­vers cultu­rel commun aux Japonais. La dis­pa­ri­tion dans le non-être n’étant pas tout à fait sure, l’espé­rance est donc per­mise pour une per­sonne en fin de vie.

En paral­lèle, la tra­di­tion shin­toïste offre une voie ori­gi­nale qui, se gref­fant à la voie boud­dhiste, décou­vre une pers­pec­tive par­ti­cu­lière.Retour ligne auto­ma­ti­que
La per­sonne morte ici ne renait pas. Le corps, voué à la dégra­da­tion, se sépare de l’âme qui, elle, erre pen­dant 49 jours sur le balcon de la maison, le temps pour elle de régler ses affai­res avec sa famille restée ici-bas. Ces « affai­res », étant un far­deau ou un atta­che­ment, l’empê­chent d’attein­dre le para­dis du Bouddha. La souf­france de cette âme errante devient ainsi pour toute la famille res­tante source de tour­ments. Elle se doit donc de faire son pos­si­ble pour per­met­tre à cette âme de se libé­rer de son far­deau. Elle fait donc appel à un medium par le tru­che­ment duquel ce que l’âme errante doit dire à chacun des mem­bres de la famille lui sera trans­mis. Au qua­rante-neu­vième jour, la réci­ta­tion de quel­ques suthras par un moine man­daté per­met­tra d’envoyer enfin cette âme errante au para­dis, lequel est dis­posé sur quel­que mon­ta­gne sacrée des envi­rons. Cette âme libé­rée va pro­gres­si­ve­ment, le temps aidant, perdre son indi­vi­dua­lité et rejoin­dre, au bout de cin­quante ans, la foule des « ancê­tres » dont le rôle est de pro­té­ger la des­cen­dance.

Cette concep­tion du monde semble dif­fé­rer radi­ca­le­ment de l’ortho­doxie boud­dhiste dans la mesure où elle donne d’une part nais­sance au culte des ancê­tres, mais encore qu’il n’est plus ques­tion ici du cycle des renais­san­ces.

Cependant, il convient de pour­sui­vre notre réflexion au sujet de la mort des per­son­nes dont la vie a été mou­ve­men­tée de manière excep­tion­nelle, et qui pour cette raison n’ont pas eu l’heur d’une mort pai­si­ble.

Sont ras­sem­blés ici les enne­mis, les meur­triers (à cause de leur conduite répré­hen­si­ble), mais sur­tout leurs vic­ti­mes, à juste titre très en colère, envers les­quels ils ont une dette irré­pres­si­ble. Sont adjoints ici aussi toutes les per­son­nes dont la vie a été prise à l’occa­sion d’un acci­dent ou d’une catas­tro­phe natu­relle.

Les unes et les autres, n’ayant pas béné­fi­cié d’une mort pai­si­ble, sont à l’ori­gine, du fait de l’excep­tion­nelle souf­france de leur âme, de la mul­ti­pli­ca­tion des tour­ments qu’ils infli­gent ici-bas, qu’il nous faut consi­dé­rer comme des appels déses­pé­rés pour s’extir­per de cette souf­france.

Ainsi, pour répon­dre à cet appel afin qu’elles rejoi­gnent malgré tout le para­dis et sur­tout éviter leur mau­vaise influence ici-bas où le mal­heur s’ajou­te­rait au mal­heur, le shin­toïsme a inventé une voie ori­gi­nale : la déi­fi­ca­tion.

C’est ainsi qu’à tra­vers tout le Japon ont été établis des tem­ples shin­toïs­tes afin de rendre un culte à ces âmes tour­men­tées en les déi­fiant et obte­nir d’elles la paix ; en une forme de marché don­nant-don­nant : « Vous êtes des dieux aux­quels nous ren­dons un culte ; alors lais­sez-nous en paix ! ».

Ce sont bien les souf­fran­ces d’ici-bas dont on veut se pro­té­ger ! L’élaboration sécu­laire de cette concep­tion du monde pré­tend dans le même mou­ve­ment donner une expli­ca­tion au mal et aux souf­fran­ces tout autant qu’une manière de les jugu­ler. Si le boud­dhisme tra­di­tion­nel, par l’élimination du désir, offre une voie exi­geante, le shin­toïsme se débar­rasse de ses étapes inac­ces­si­bles. Dans un cas les moyens, dans l’autre, les fins se retrou­vent : allé­ger les souf­fran­ces d’ici-bas. Avec cette inquié­tude lan­ci­nante : « En avons-nous fait assez ? » Force est de cons­ta­ter que nous sommes tou­jours soumis aux dif­fi­cultés, aux souf­fran­ces, et à la mort. La suren­chère cultuelle le dis­pute ainsi à une culpa­bi­lité récur­rente : si ce n’est la peur, c’est la crainte de ne pas en avoir suf­fi­sam­ment fait pour obte­nir des défunts leur repos dans le para­dis du Bouddha tout autant que leur bien­veillance ici-bas : si nos tour­ments mani­fes­tent les leurs, notre paix est aussi le signe de leur repos... L’hon­neur rendu aux défunts (y com­pris voire sur­tout jusqu’aux cri­mi­nels de guerre) en les déi­fiant, permet de s’accor­der leur bien­veillance et d’éviter leur malé­dic­tion. Le culte et l’hon­neur rendus aux défunts, puis aux ancê­tres, ont pour objec­tif pré­gnant d’équilibrer la vie des des­cen­dants ici-bas. C’est un point cen­tral de la com­pré­hen­sion du culte des ancê­tres.

Monsieur Takamura, en deman­dant à mon­sieur Yamaura de rap­pe­ler l’envi­ron­ne­ment cultu­rel et reli­gieux des Japonais, est bien cons­cient que l’accom­pa­gne­ment des per­son­nes en fin de vie, sui­vant leur foi ou leur phi­lo­so­phie sera décliné de dif­fé­ren­tes maniè­res. A la pro­messe d’un néant incons­cient suc­cède une conso­la­tion enjo­li­vée ; ni l’un ni l’autre ne sont satis­fai­sants consi­dé­rant que la mort semble être fina­le­ment l’entrée vers un nou­veau combat dont l’issue heu­reuse dépend pour une grande part du devoir des des­cen­dants. En atten­dant, la paix et la séré­nité sem­blent fina­le­ment assez inac­ces­si­bles et chi­mé­ri­ques... Et c’est bien là le pro­blème !

Alors ! Pourquoi vit-on ? Monsieur Yamaura apporte une réponse chré­tienne et sur­pre­nante : « Pour être honoré » (home­ra­re­ru­tame). Sans être éloigné de la dis­pute entre Jésus et ses dis­ci­ples à propos de celui qui veut être le plus grand, il convient de remar­quer que Jésus ne mori­gène pas l’un ou l’autre de ses dis­ci­ples en lui repro­chant de vou­loir être le plus grand, mais de ne pas savoir com­ment le deve­nir. C’est ainsi qu’il leur indi­que une méthode : « Celui qui veut deve­nir grand parmi vous sera votre ser­vi­teur. Celui qui veut être parmi vous le pre­mier sera l’esclave de tous : car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la mul­ti­tude. » (Mc 10,43-45).

La manière japo­naise d’être honoré consiste à exis­ter, par la crainte ou la bien­veillance, aux yeux des siens ; que l’on soit vivant ou mort. Ce n’est pas incom­pa­ti­ble avec l’Evangile. « Devenir grand » à la manière de l’Evangile ne consiste-t-il pas à exis­ter aux yeux de Dieu et des siens ? La méthode ensei­gnée par le Christ dif­fère puisqu’il s’agit, en se fai­sant « ser­vi­teur », d’aimer.

Carte postale

En Occident, nous aimons col­lec­tion­ner les idéo­gram­mes tels des clins-d’œil exo­ti­ques. Le carac­tère signi­fiant « amour » 「愛」 tient son rang chez les éditeurs de cartes pos­ta­les. Il est uti­lisé dans la tra­duc­tion la plus com­mune de la Bible ; c’est d’ailleurs celui-ci que l’on met dans la bouche du Christ lorsqu’il nous invite à nous aimer les uns les autres. Malheureusement, les nuan­ces qu’il véhi­cule, en japo­nais, tra­his­sent la porté que semble lui donner le Christ. Il com­porte deux défauts prin­ci­paux. D’une part il ne s’agit pas d’un amour désin­té­ressé, il doit rap­por­ter quel­que chose à celui qui aime ou com­bler son désir. En ce sens, il est aussi un obs­ta­cle pour une per­sonne pétrie de pensée boud­dhiste car il s’oppose à l’anéan­tis­se­ment du désir. D’autre part, dans une culture dont les rela­tions inter­per­son­nel­les sont ordon­nées ver­ti­ca­le­ment, il s’agit plutôt d’un amour d’une per­sonne d’un rang supé­rieur vers une per­sonne d’un rang infé­rieur. (Un autre carac­tère que l’on pour­rait tra­duire par « adorer » 「慕」ex­prime l’amour orienté dans la direc­tion contraire.) La réci­pro­cité est dif­fi­cile à conce­voir. Il y a pres­que un contre-sens à vou­loir l’employer dans l’expres­sion « Aimez-vous les uns les autres » où la ver­ti­ca­lité est absente. Plus encore, si le cham­bou­le­ment des rangs sociaux auquel Jésus appelle ses dis­ci­ples en les invi­tant à se faire ser­vi­teurs est conce­va­ble, qu’ils devien­nent ser­vi­teurs « aimant » est incom­pré­hen­si­ble si l’on uti­lise ce carac­tère pour l’expli­ci­ter.

Cela ne signi­fie pas que nous sommes arri­vés à une impasse. La langue japo­naise regorge de sub­ti­li­tés qui peu­vent nous tirer d’affaire. C’est d’ailleurs au XVIe siècle que la solu­tion a été trou­vée, par les pre­miers mis­sion­nai­res por­tu­gais. Plutôt que d’uti­li­ser ce carac­tère source de confu­sion fâcheuse, ils ont tra­duit l’amour dont parle le Christ par une expres­sion, à pre­mière vue, banale signi­fiant peu ou prou que l’on fait de celui qu’on aime quelqu’un d’impor­tant, sans convo­quer d’affects émotionnels ou hié­rar­chi­ques : l’amour qui lui est porté lui confère une exis­tence impor­tante, il existe aux yeux de celui qui l’aime, sim­ple­ment 「大切にする」(tai­setu ni suru) .

Expliciter autant que faire se peut le sens exact des expres­sions bibli­ques afin qu’elles puis­sent réson­ner jus­te­ment dans l’esprit des Japonais est un enjeu cru­cial. Il en va de l’amour de Dieu comme du concept de « Royaume de Dieu »「神の国」 (kami no kuni). Une tra­duc­tion lit­té­rale laisse ima­gi­ner un au-delà qui serait un lieu, un autre monde, vers lequel on se diri­ge­rait après la mort. En tout état de cause, un futur inac­ces­si­ble dans notre situa­tion actuelle. Même si ce n’est pas faux, en rester là serait se mépren­dre sur la pro­messe bibli­que. De même que l’amour de Dieu a été tra­duit d’une manière par­ti­cu­lière, mon­sieur Yamaura a trouvé une expres­sion japo­naise, sans doute dérou­tante pour un esprit occi­den­tal, qui puisse être signi­fiante pour ses com­pa­trio­tes「神様のお取り仕切り」 (kami­sama no oto­ri­shi­kiri). Il s’agit ici de mon­trer com­bien Dieu lui-même est impli­qué dans la tenue de son Royaume d’une part, et que d’autre part, son Royaume n’est pas à attein­dre dans un au delà futur, mais qu’il est actuel dans le pré­sent de notre monde, notam­ment par l’amour que nous par­ta­geons ici-bas.

Ceci est une révo­lu­tion dans l’envi­ron­ne­ment shinto-boud­dhiste d’un Japonais qui accueille le Christ comme source du salut.

On peut consi­dé­rer à juste titre que la praxis est ana­lo­gue : d’un côté les actions justes et bonnes pour tous, et de l’autre l’invi­ta­tion à l’amour mutuel désin­té­ressé. Dans un cas comme dans l’autre il en résulte, sous cou­vert de décli­nai­sons loca­les spé­ci­fi­ques, une manière posi­tive et har­mo­nieuse de vivre les uns avec les autres. Tout compte fait, ces grands cou­rants cultu­rels et reli­gieux, qu’ils soient occi­den­taux ou orien­taux, ont bien évidemment généré pour les peu­ples qui les ont portés des maniè­res de vivre res­pec­ta­bles. Il en va bien dif­fé­rem­ment en terme de soté­rio­lo­gie. Si dans le shinto-boud­dhisme japo­nais les actions bonnes et justes d’une per­sonne de son vivant ou le culte de ses des­cen­dants après sa mort « méri­tent » si pos­si­ble son accès au para­dis du Bouddha, l’amour mutuel et désin­té­ressé de celui qui a accueilli le Christ comme sau­veur est déjà la réa­li­sa­tion ici-bas du Royaume promis tout autant que l’espé­rance de son éternité.

Pour résu­mer à outrance (et donc en pre­nant le risque de défor­mer), dans un cas on « obtient », dans l’autre on « accueille ».

Alors, après avoir replacé les dif­fé­rents enjeux reli­gieux, nous en reve­nons à la ques­tion pri­mor­diale, dont la réponse per­met­tra à une per­sonne en fin de vie de passer le cap... « Pourquoi vit-on ? » celle que donne mon­sieur Yamaura semble uni­ver­selle quoiqu’elle soit bien japo­naise : « Vivre tou­jours de manière lumi­neuse et joyeuse ». Dans la tra­di­tion boud­dhiste, cette manière de vivre sug­gère jus­te­ment une voie qui, au sein de la vie quo­ti­dienne, mani­feste la paix et la séré­nité. Bien plus elle est une voie vers le déta­che­ment de toute chose, y com­pris du désir et même de la mort. Vivre habi­tuel­le­ment de manière lumi­neuse et joyeuse ? Voilà bien une raison suf­fi­sante pour vivre ici-bas, et de conti­nuer, même après la mort...

Pour être tout à fait précis, comme les expres­sions pré­cé­den­tes à propos de l’amour ou du royaume de Dieu, celle-ci est sa tra­duc­tion expli­cite de « la vie éternelle »「永遠の命」. Vivre tou­jours lumi­neu­se­ment et joyeu­se­ment... Un chré­tien, y com­pris un chré­tien japo­nais, en vivant de cette manière a déjà accueillie la vie éternelle, laquelle évidemment per­dure au delà de sa mort.

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