信仰の糧
今日のために
カトリック教会より

行く道はどこ?

Merci madame Kurosaki !

Texte proposé par Origenius

19 janvier 2017

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Ce texte va paraî­tre dans la revue « Liens », la revue des parents des reli­gieu­ses, reli­gieux et prê­tres. Il m’a été demandé pour une pro­chaine paru­tion dans la rubri­que « Église Universelle » ou quel­que chose dans le genre. Je le publie ici tel quel.

Mon évêque encou­rage vive­ment ses prê­tres à pren­dre soin de leur santé tant spi­ri­tuelle que phy­si­que. C’est la raison pour laquelle je m’adonne à la nata­tion (déjà depuis tout petit). Et encore aujourd’hui, à cin­quante ans, je nage entre 6 et 10 kilo­mè­tres chaque semaine. Ce jour-là était un jour férié dans le calen­drier local, alors cer­tai­nes com­mu­nau­tés chré­tien­nes en pro­fi­tent pour faire des pèle­ri­na­ges. L’une des deux églises de la ville dont j’ai la charge, étant une « église à pèle­ri­na­ges », a vu la visite de deux grou­pes suc­ces­si­ve­ment. Alors qu’ils sont chacun repar­tis conti­nuer leur péri­ple, je m’accorde l’après-midi une bonne séance de nata­tion suivie d’un bon temps de relaxa­tion dans les sour­ces d’eau chaude natu­rel­les dont les habi­tants de ce pays sont si friands. Avec le sen­ti­ment de l’avoir bien mérité ! Je com­mence déjà à rêver d’une soirée cinéma... Et je me dirige d’un pas allè­gre vers ma voi­ture pour ren­trer chez moi. Téléphone. Madame Tanabe. Mon iPhone m’indi­que qu’elle a appelé 7 fois en une heure. Qu’est-ce qui se passe encore ? J’attends de m’ins­tal­ler dans ma voi­ture pour la rap­pe­ler, concen­tré.

– Mon père, est-ce que vous êtes dis­po­ni­ble ce soir ? (Je com­men­çai à oublier ma soirée cinéma.)

– Pourquoi cette ques­tion ? Que se passe-t-il ?

– Voilà, ma voi­sine, dont je vous ai parlé l’autre jour, veut vous voir.

En effet, madame Tanabe m’avait parlé de cette per­sonne dont elle s’occu­pait. Elle lut­tait contre un cancer depuis trois ans. Elle était fati­guée de la vie et ne com­pre­nait plus pour­quoi elle devait se battre contre ce mal qui la ron­geait. Madame Tanabe, portée par sa foi au Christ, lui dis­til­lait des paro­les d’encou­ra­ge­ment mais elle-même se sen­tait main­te­nant désem­pa­rée devant la souf­france et la déses­pé­rance... La solu­tion est appa­rue, lim­pide : « On va aller voir le père... »

D’où les coups de télé­phone répé­tés et urgents. Evidemment, étant en mode « ce soir, je ne fous rien », je n’étais pas dans les meilleu­res condi­tions pour les accueillir. Je lui dis tout de même que je peux être de retour au pres­by­tère dans les vingt minu­tes. Rendez-vous est donc pris pour une demi-heure plus tard.

J’ai donc le temps de rumi­ner, de m’apai­ser et d’être prêt à les écouter.


Être minis­tre de la Parole ne consiste pas seu­le­ment à pro­cla­mer l’Évangile et à faire une homé­lie le diman­che. Il est des moments où la parole doit être celle du Christ. C’est vrai­ment un mys­tère que de poser cette parole dans une langue qui n’est pas la sienne, j’allais dire, une langue incom­pré­hen­si­ble ! Si pour moi, elle n’est plus bal­bu­tiante, elle reste limi­tée. D’où me vien­drait donc cette capa­cité à dire une parole juste, apai­sante, sal­va­trice dans cette langue bizarre si ce n’est du Seigneur lui-même ? Si je dis quel­ques mots, même mala­droi­te­ment, c’est le Seigneur qui en assure la fécondité. Et je rends grâce à Dieu de tou­cher du doigt ce mys­tère, plus sou­vent qu’à mon tour, pour que je com­prenne bien que, si je ne suis qu’un simple ser­vi­teur, c’est bien le Christ qui mène sa barque ! C’est très réconfor­tant et rela­ti­vise toutes mes pau­vre­tés. Ah oui, c’est vrai, cette langue bizarre, c’est le japo­nais.


Elles arri­vent. Elles entrent cha­cune dans mon bureau. Madame Kurosaki, c’est son nom, toute frêle, a la classe d’une femme japo­naise digne et élégante. Après quel­ques salu­ta­tions mur­mu­rées, elle reste quel­ques secondes, debout, admi­rant, étonnée sans doute de leur pré­sence, les trois pein­tu­res mura­les mises en valeur par l’éclairage de la pièce. Le seul éclairage de la pièce. L’une d’entre elles est un Christ en croix, mais que l’on ne décou­vre qu’en pre­nant soin de l’admi­rer.

Je ne sais rien dire d’autre que d’écouter. Elle me raconte sa souf­france, sa mala­die, sa fati­gue. C’est insensé. Elle vou­drait abré­ger cette absur­dité. Est-elle tombée dans la déses­pé­rance ? Je ne sau­rais le dire. Mais elle est là, assise devant moi, scru­tant dans mon regard, qui sait, une perche à laquelle elle pour­rait s’accro­cher. Et je la lui tends, avec la plus grande et ferme déli­ca­tesse dont je puisse faire preuve :

– Seriez-vous venue me voir si vous n’aviez plus aucune espé­rance ?

Surprise, elle est bien obli­gée d’avouer que non ! Mais elle cher­che à la décou­vrir, à l’accueillir, à l’appri­voi­ser. Et la conver­sa­tion s’est pour­sui­vie, lente, douce, sereine. Le mys­tère pour moi réside dans le fait qu’il me semble la com­pren­dre, enfin, pour être plus juste, que l’Esprit-Saint donne sens à une conver­sa­tion que je ne devrais pas pou­voir com­pren­dre. Mystère de la parole tou­jours. Une com­pli­cité nait de ses mots susur­rés et de mon silence bien­veillant.

Et les mots me « vien­nent » dans cette langue tel­le­ment dif­fé­rente. Je l’invite à accueillir le temps qui lui reste (car ni elle ni moi ne nous illu­sion­nons sur celui-ci) pour enfin accueillir le Seigneur qui pré­pare spé­cia­le­ment pour elle une place auprès de Dieu... Paraphrasant Qohelet, je l’invite à consi­dé­rer que c’est le moment et que pour cette raison pré­ci­sé­ment, elle est tou­jours là ; et qu’il n’est peut-être pas judi­cieux de pré­ci­pi­ter les choses sans passer par cette mer­veilleuse étape.

Ce fut la parole qui l’a apai­sée, déli­vrée. Surprise de retrou­ver un sens, non pas à la souf­france ni à la mala­die, mais au temps donné.

De nou­veau acca­blée de fati­gue, elle se lève, sou­riante, reconnais­sante.
Avec l’aide de madame Tanabe, elle se dirige vers l’église qu’elle ne connais­sait pas. Je la vois prier. Nous prions en silence.

Elles pren­nent congé.

Voilà.


Un mis­sion­naire « ad Gentes » est habi­tuel­le­ment envoyé pour témoi­gner du Christ et de son Évangile, auprès des peu­ples ne les connais­sant pas encore. Dans l’accep­tion géné­rale du terme, « témoi­gner » revient à dire « annon­cer » de manière plus ou moins expli­cite l’Évangile du Christ, se frot­tant ainsi autant au risque du pro­sé­ly­tisme liber­ti­cide qu’à l’écueil de la dia­bo­li­sa­tion par la peur. Ce slogan : « Crois à l’Évangile, si tu ne te conver­tis pas, tu iras en enfer… » contient ces deux men­son­ges. Dans les deux cas, rien de l’Évangile n’est trans­mis, ou plutôt, seul l’est le dégoût d’une cari­ca­ture d’Évangile dont la porte d’entrée reste ainsi fermée.

Je pré­fère, pour ma part, enri­chir le « témoi­gnage » de sa nuance de « reconnais­sance », à la manière de celui qui voit un événement, le reconnait et le nomme, à l’aune de sa propre expé­rience.

Il me semble ainsi plus judi­cieux de détec­ter une expé­rience de foi plus ou moins confuse, de l’expli­ci­ter, de la nommer afin que la per­sonne qui la vit puisse la reconnaî­tre.

C’est ainsi que, lors de mes échanges de cour­riels avec madame Kurosaki, j’ai pu l’invi­ter à reconnaî­tre que la séré­nité et la paix qu’elle était étonnée de res­sen­tir au cœur de sa souf­france pro­ve­naient pro­ba­ble­ment de Dieu lui-même. Qu’elle avait com­mencé à accueillir le Christ qui toquait à la porte de son cœur. Ce fut une révé­la­tion claire suivie d’une conver­sion ful­gu­rante !
Madame Tanabe se délec­tait. Elle a pris le pli. La manière dont elle l’a accom­pa­gnée s’est révé­lée fina­le­ment plus lumi­neuse. Elle a recueilli les confi­den­ces de sa foi nais­sante qui ont été pour elle autant de perles sur son propre chemin avec le Christ.


L’une des gran­des grâces de la vie d’un prêtre d’un pays dit de mis­sion, c’est de ren­contrer des gens purs de tout a priori sur l’Église. Ils ne sont pas affec­tés par ses tur­pi­tu­des avé­rées ou non, par ses habi­tu­des conjonc­tu­rel­les élevées par­fois au rang du dogme. Ils reçoi­vent à tra­vers l’Église média­trice et sainte le Christ Sauveur. Ils ne for­ma­li­sent pas de théo­lo­gie com­pli­quée, mais accueillent dans sa sim­pli­cité misé­ri­cor­dieuse le Christ qui vient les pren­dre dans ses bras. D’une cer­taine manière, ils vivent le mythi­que « para­dis perdu » de l’Église pri­mi­tive non encore sclé­ro­sée de toutes les sco­ries qui se sont agré­gées à elle au cours de l’his­toire.


Étant moi-même témoin de l’œuvre de Dieu auprès de madame Kurosaki, je me suis pré­paré à lui donner le bap­tême si elle m’en fai­sait la demande. Je le lui avais pro­posé et je l’envi­sa­geais pour la pro­chaine veillée pas­cale en 2017.

Or, elle savait inti­me­ment que sa santé ne la mène­rait pas jusqu’à ce jour. J’en savais assez sur sa foi nais­sante quoi­que déjà pro­fonde pour la bap­ti­ser dès qu’elle m’en ferait la demande. Vivre cette inti­mité avec le Christ par la grâce du bap­tême était son ultime joie. Vivre juste quel­ques jours dans la plé­ni­tude de cette grâce était sa paix pour ses der­niers jours.

Le che­mi­ne­ment de Madame Kurosaki a été admi­ra­ble de sim­pli­cité. Elle m’a demandé le bap­tême. A la faveur de l’un de ces moments qu’elle pou­vait passer chez elle en com­pa­gnie de son mari, entre deux hos­pi­ta­li­sa­tions, je l’ai bap­ti­sée au milieu de sa famille qui l’a accom­pa­gnée de manière bien­veillante sur ce chemin de foi.

Baptême, confir­ma­tion, com­mu­nion et sacre­ment des mala­des. Ce fut le package de sain­teté, qu’elle a reçu le jour de la fête de Saint Martin. Clara est son nom de bap­tême. Madame Tanabe est sa mar­raine.

Le temps est venu.

Trois peti­tes semai­nes seu­le­ment après ce moment de grâce, trois semai­nes d’une nou­velle nais­sance. Et quit­ter ce monde, confiante et pai­si­ble.

Merci, à très bien­tôt !


Les funé­railles de Madame Kurosaki étaient emprun­tes de séré­nité. Elle était la pre­mière à deve­nir chré­tienne au sein d’une famille qui ne s’était encore jamais laissé inter­pe­ler par le Christ. C’est donc elle qui a réuni mari, frères et sœurs, enfants, petits-enfants au pied de l’autel du Christ dans cette Église dont ils ont bien com­pris qu’Elle était la famille de sa vie nou­velle et de sa paix ultime.

Madame Kurosaki était une dame de la ville d’Otaru. Ouvrière de la onzième heure, elle a été com­blée de grâce. Au soir de sa vie, elle a accueilli sa citoyen­neté céleste. Je la garde comme mon amie du ciel, un peu à la manière de Sainte Thérèse, amie intime des mis­sion­nai­res, qui nous l’a ensei­gné, alors que nous res­tons ici-bas dans l’espé­rance de ce même Salut. Mon ici-bas, mon ter­rain de jeu, c’est cette ville d’Otaru, ancienne capi­tale du Hokkaïdo. Ceci expli­que cela.


Pour faire la pré­sen­ta­tion du prêtre que je suis dans l’Église du Japon, j’aurais dû faire l’inven­taire de mon his­toire mis­sion­naire, aussi bien que l’his­toire de l’Église depuis Saint François-Xavier dans ce pays où je suis depuis un peu plus de 22 ans. j’aurais dû évoquer le dio­cèse de Sapporo cor­res­pon­dant à l’île du Hokkaïdo, dont je suis l’un des prê­tres. Parler des villes de Kutchan, célè­bre pour sa voi­sine Niseko et son domaine skia­ble, et d’Otaru, ainsi que de Yoïchi, fameuse pour sa dis­til­le­rie de whisky dont l’un des pro­duits, le Taketsuru 21 ans d’âge, a été classé cham­pion du monde deux années de suite, et dont je suis le curé. Mais il y a wiki­pe­dia pour cela.
J’ai pré­féré évoquer madame Kurosaki, chré­tienne éphémère de l’Église du Japon et raison emblé­ma­ti­que pour laquelle j’y suis prêtre mis­sion­naire.

Tiens, ce soir, je vais me faire une séance cinéma !

Enfin peut-être…

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