Ma rencontre avec les bouddhistes japonais

Par Origenius

8 janvier 2016

Cet arti­cle est paru dans le sup­plé­ment de la revue « Missions Étrangères de Paris » du mois de novem­bre 2015.

Propos du père François-Xavier Haure, MEP, mis­sion­naire au Japon, recueillis par Origenius, son alter ego.

Origenius : François-Xavier Haure, vous êtes mis­sion­naire au Japon depuis une ving­taine d’années, et actuel­le­ment curé de plu­sieurs parois­ses dans le dio­cèse de Sapporo. Avez-vous l’occa­sion de ren­contrer des boud­dhis­tes et d’ini­tier un dia­lo­gue inter­re­li­gieux avec eux ?

François-Xavier Haure : En effet, curé notam­ment de la paroisse d’Otaru au Nord-Ouest de Sapporo, je ren­contre « sur­tout des boud­dhis­tes », et la plu­part sont d’ailleurs bap­ti­sés. Il faut sim­ple­ment com­pren­dre la nuance de mon propos : la plu­part des chré­tiens sont boud­dhis­tes ! Lorsqu’ils ont entendu pour la pre­mière fois cette parole, celle de l’Évangile, et l’ont accueillie, il a bien fallu pour la com­pren­dre qu’ils la confron­tent à leur envi­ron­ne­ment cultu­rel et reli­gieux. En d’autres termes, ils se posent conti­nuel­le­ment la ques­tion sui­vante : En quoi le Christ est-il dif­fé­rent de Bouddha ? Leur foi nait de la réponse qu’ils don­nent à cette ques­tion.

O : Et vous, que répon­dez-vous à cette ques­tion ?

FXH : Permettez-moi de repren­dre un événement de l’Évangile. Jésus ne répond pas direc­te­ment et selon ses termes à cet homme qui l’inter­roge ainsi : « Maître, que puis-je faire pour obte­nir la vie éternelle ? » [1] Cette ques­tion est uni­ver­selle et tout homme né sur cette Terre se l’est posée au moins une fois. Mais ici, la pers­pec­tive humaine n’est pas celle de Dieu. Il n’y a rien à « faire » pour « obte­nir » en raison de cet acte-même la vie éternelle. Ce n’est pas du don­nant-don­nant. L’amour de Dieu ne serait donc pas suf­fi­sam­ment « amour » pourqu’on ait besoin d’ache­ter son salut ? Jésus nous invite à accueillir la vie éternelle, alors que le boud­dhisme reste dans cette dyna­mi­que de l’obten­tion de méri­tes qui per­met­tent de sortir de l’impla­ca­ble Samsara.

O : Concrètement, com­ment cela se tra­duit-il dans votre pas­to­rale ?

FXH : Par exem­ple, par la manière dont les funé­railles sont célé­brées d’une part et par les rites de prière qui s’ensui­vent pour les défunts d’autre part. Les chré­tiens japo­nais res­tent « boud­dhis­tes » lors de la mort de leurs pro­ches. Attention, je ne pré­tends pas qu’ils nient la résur­rec­tion du Christ et qu’ils n’y croient pas pour leurs défunts, je pense seu­le­ment qu’ils « font ce qu’il faut » pour que le Christ les res­sus­cite, comme les boud­dhis­tes le feraient pour leur accès à la « Terre Pure ». Que par notre prière, nous remet­tions entre les mains du Seigneur l’être cher qui nous a quit­tés et que par là nous lui mani­fes­tions notre confiance, voilà un réel acte de foi en la résur­rec­tion du Christ. Mais que nous cal­quions notre rite funé­raire sur celui des Bouddhistes au point de repro­duire les ryth­mes cultuels, les priè­res à répé­ti­tion, les offran­des rituel­les et néces­sai­res, nous bas­cu­lons dans le « faire » néces­saire pour espé­rer « obte­nir » cette vie éternelle. Ou au mini­mum nous nous assu­rons d’avoir fait ce qu’il faut pour le défunt et pou­voir ainsi nous en retour­ner en paix ; si tou­te­fois l’angoisse lan­ci­nante de n’avoir pas fait « assez » est dis­si­pée. En ce qui concerne la pas­to­rale des funé­railles j’ai par­fois l’impres­sion de faire le bonze !

O : Mais alors com­ment vous en sortez-vous ? Comment mani­fes­tez-vous la spé­ci­fi­cité chré­tienne ?

FXH : Il me faut bien sûr res­pec­ter les deman­des des chré­tiens et les accueillir avec patience. C’est donc sur le contenu de la prière que j’apporte toute mon atten­tion. Je ne prie pas « pour que le défunt obtienne le repos éternel », puis­que par l’amour de Dieu, il par­ti­cipe déjà à la vie éternelle ! Par consé­quent, je rends plus volon­tiers grâce à Dieu, et j’invite les per­son­nes pré­sen­tes à faire de même, parce que Dieu a déjà accueilli dans son amour cette per­sonne pour laquelle nous prions. C’est une invi­ta­tion pour que la prière des chré­tiens, dont le fond boud­dhiste est pré­gnant, soit évangélisée. Cela demande beau­coup de patience.

O : Voilà deux fois que vous évoquez la patience. Que voulez-vous dire ?

FXH : La patience est indis­so­cia­ble du res­pect. On entend dire par­fois que la mis­sion a échoué au Japon. Que notam­ment les Missions Étrangères de Paris n’ont pas su y faire, etc. Je pense que c’est tout le contraire. Si l’on compte le nombre de bap­ti­sés qui est désor­mais moin­dre que celui des chré­tiens défunts, on a toutes les rai­sons de s’inquié­ter. La comp­ta­bi­lité sta­tis­ti­que n’est cepen­dant pas qua­li­fiée pour juger d’un échec ou d’une réus­site en la matière. Il ne s’agit pas de bap­ti­ser pour faire des catho­li­ques mais de témoi­gner du Christ pour faire des chré­tiens, des hommes et des femmes atta­chés au Christ res­sus­cité ayant accueilli son évangile. Comme le lieu ultime de cette révé­la­tion n’est autre que la cons­cience libre et sou­ve­raine d’une per­sonne, rien ne garan­tira plus le res­pect qui lui est dû que la patience et la bien­veillance mani­fes­tées à son égard. Si Dieu lui-même entoure de sa patience une per­sonne japo­naise dont le fond cultu­rel­le­ment boud­dhiste reste le ter­reau de l’accueil de l’évangile, qu’est-ce qui jus­ti­fie­rait que je déclare la mis­sion en échec à l’aune unique de sta­tis­ti­ques en sa défa­veur ? « Mille ans sont comme un jour, un jour comme mille ans ! » [2] nous a rap­pelé, dans des cir­cons­tan­ces ana­lo­gues, un Saint Pierre connais­sant le cœur de Dieu.

O : Vous dites ainsi que l’échec n’est qu’appa­rent, et que le succès, s’il y a, est une affaire peut-être d’un mil­lier d’années ?

FXH : Oui, c’est une manière de parler en effet. Il faut du temps pour que dans le plus grand res­pect des cons­cien­ces, la parole de Dieu fasse son chemin. Il faut du temps pour qu’elle féconde les cœurs et que l’intui­tion de la foi se mani­feste par le témoi­gnage. Il faut du temps pour qu’elle féconde la langue de ces témoins, le japo­nais, afin qu’elle recèle en elle-même les outils adé­quats pour mani­fes­ter le Christ res­sus­cité. Il faut du temps pour qu’elle enri­chisse la culture, qui sera trans­fi­gu­rée par tous ces Japonais ayant accueilli le Christ. Il faut du temps. De la patience, du res­pect et du temps. On appelle ça, en théo­lo­gie, l’incultu­ra­tion.

O : Vous employez de si grands mots… Pouvez-vous en guise de conclu­sion évoquer votre prière de mis­sion­naire ?

FXH : Alors en japo­nais, elle se résume en deux expres­sions que j’adresse volon­tiers à Dieu. L’une c’est « Yoroshiku ! » Dans mon accep­tion du terme, ça veut dire : « Occupe-toi bien de nous ! » Et la deuxième c’est « O makasé » (à pro­non­cer avec deux s). C’est la prière, à l’emporte-pièce, de Syméon : « Seigneur, entre tes mains, je remets mon esprit ».

Notez bien

[1Lc 18,18

[2D’après 2 P 3,8

P.S.

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