Saint Pierre, et son double des clefs

Saint Pierre, ou le pouvoir des clefs.

Par Origenius

3 janvier 2016

J’atten­dais mon pré­dé­ces­seur. Il a dû aller chez le den­tiste. Il doit me faire visi­ter les deux nou­vel­les églises dont je deviens le curé. Il est amé­ri­cain, mais cela n’a rien à voir avec le propos dont je veux vous entre­te­nir. Le rendez-vous est donné à l’église de Suminoé. J’arrive donc bien avant lui, et je gare ma voi­ture blan­che et fière dans un coin du par­king. Juste bien cor­rec­te­ment pour que, dési­rant faire une petite sieste, je puisse d’abord contem­pler, de la place du conduc­teur, le bâti­ment dont je ne sais pas encore qu’il sera ma future habi­ta­tion. Le temps est maus­sade bien que la pluie tarde à s’abat­tre sur ces lieux... Je suis inco­gnito. J’attends, je som­nole, j’écoute un épisode de l’heure du crime en pod­cast. Et je suis témoin du manège. Madame Nishi (j’appren­drai son nom plus tard) d’un pas trot­ti­nant mais pai­si­ble s’appro­che de l’église, mais n’y entre pas. Elle se dirige vers la porte de ser­vice, c’est juste une autre porte qui n’est d’ailleurs jamais ouverte, qui ne sert ni à per­sonne ni au ser­vice. Sauf à rece­ler une sorte de trésor secret dont madame Nishi connait par­fai­te­ment l’empla­ce­ment. Elle revient vers la porte d’entrée offi­cielle de l’église, qu’elle déver­rouille : elle s’y intro­duit. Je me ren­dors. D’un œil seu­le­ment. Trois minu­tes et demie pas­sent. Elle aper­çoit ma voi­ture blan­che et inha­bi­tuelle en sor­tant, ver­rouille la porte de l’église et s’en retourne vers la porte de ser­vice qui n’est autre qu’un genre de camou­flage, inquiète. Elle quitte les lieux d’un pas rapide, réexa­mi­nant ma voi­ture blan­che et sus­pecte du coin de l’œil. Je me ren­dors, tran­quillisé par ma soli­tude retrou­vée. L’heure du crime évoque les grands casses du XXe siècle. Cinq minu­tes. Deux amou­reux dégui­sés en tou­ris­tes pro­gres­sent d’un pas insou­ciant vers l’église. Ils veu­lent prier sans doute, puis­que ça sert à ça une église. Elle est fermée à clef. Ils sont enfer­més dehors. Ils ten­tent, mains ouver­tes autour des yeux, d’aper­ce­voir quel­que reflet du Saint des Saints à tra­vers la porte d’entrée offi­cielle et vitrée. Ils s’en retour­nent déçus : il est trois heures de l’après-midi, en dehors des heures d’ouver­ture assu­ré­ment. Madame Nishi revient. Elle a peut-être oublié la moitié d’une prière, qui sait ? Oui mais non, cette fois c’est sûr, c’est après ma voi­ture blan­che et penaude qu’elle en a. Je suis repéré. Je ne peux même plus faire sem­blant de dormir. Son pas, cou­ra­geux, la mène jusqu’à moi. Je n’étais pas bien caché. Je mets l’heure du crime sur pause, et baisse ma vitre. Et je n’ai tou­jours pas la gueule d’un Japonais. Somnolence dis­pa­rue, pous­sée d’adré­na­line, sens aigui­sés à deux cents pour cent. « Bonjour... Oh, vous êtes notre nou­veau curé ? – Euh, bon­jour... oui – Ah ! Je suis ras­su­rée… » Et elle s’en retourne guille­rette vers, après quel­ques échanges de cir­cons­tan­ces, la porte de ser­vice, qui n’est d’essence por­tière que par le camou­flage qu’elle offre aux ini­tiés. Le trésor cachée, c’est la clef de la porte offi­cielle et fière de l’église. A mon corps défen­dant, je suis désor­mais initié puis­que devant moi, elle dévoile la plan­que. En toute cons­cience ras­su­rée. Jacques Pradel dont j’entends de nou­veau la voix raconte par le menu les exploits du gang des Lyonnais dont l’idée ingé­nieuse consis­tait à chan­ger la ser­rure d’une porte de ser­vice condam­née de l’agence pos­tale La mar­seillaise à Strasbourg en 1971. Et hop 11 mil­lions de francs envo­lés. Ça fai­sait un beau magot à cette époque… Je som­nole de nou­veau. Tout est rentré dans l’ordre. Madame Nishi réap­pa­rait. Elle sort. Elle cache à nou­veau la clé, osten­si­ble­ment cette fois, avec un sou­rire dans ma direc­tion, que je lui rends. Je fais partie du club !

Et la voi­ture grise et neuve du père Millet (il faut pro­non­cer Maïlète, il est amé­ri­cain, que diable !) arrive. Déjà qu’il a une énorme patate chaude dans la bouche quand il parle, il a en plus un énorme abcès à la gen­cive, autant dire que je ne vais rien com­pren­dre à ce qu’il va me dire aujourd’hui. Je fini­rai l’heure du crime et ma sieste plus tard. Mais il est sympa. Il extrait avec dif­fi­culté de sa poche le plus énorme des jeux de clefs que j’aie jamais vus. Duquel il dégage la petite clef de la porte offi­cielle et exclu­sive de l’église. Un demi-tour plus tard et le droit d’entrer m’est octroyé. Je grimpe sur l’échelle de la reconnais­sance. La visite com­mence. La visite conti­nue. Une porte à ouvrir après l’autre, et à fermer après l’autre. En paral­lèle, une clef à trou­ver, intro­duire, tour­ner, dans un sens, dans l’autre, reti­rer, l’une après l’autre.

Évalue-t-on le pou­voir d’une per­sonne à la taille de son trous­seau de clefs ? Le concierge est natu­rel­le­ment gagnant, sur­tout lorsqu’il cumule sa fonc­tion avec celle de curé ! Si le droit d’ouvrir les portes mani­feste véri­ta­ble­ment une forme de pou­voir, c’est sans doute celle de les fermer qui est éloquente : mar­quer son ter­ri­toire. La clef est à la porte ce que l’urine canine est à l’arbre, au pot de fleurs ou la roue de voi­ture.

J’ai enfin fini la visite. Des deux églises d’Otaru. L’un des pres­by­tè­res est indé­fi­nis­sa­ble tel­le­ment il est imbri­qué dans le grand tout qui cor­res­pond à l’église. C’est celui de Suminoé. L’autre, à Tomioka, est grand, sur trois niveaux. C’est un ancien cou­vent fran­cis­cain alle­mand. Ein Zwei. Il y a des cham­bres par­tout avec autant de portes que de clefs, il est insa­lu­bre, dan­ge­reux, en un mot inha­bi­ta­ble. Il y a des trous dans les murs pour voir dehors et éclairer dedans qui ne sont pas des fenê­tres. De toute façon, il s’écroule. J’ai failli vou­loir y habi­ter pour garder un peu d’indé­pen­dance. Je vais le lais­ser s’écrouler natu­rel­le­ment. Il n’y en aura pas pour beau­coup d’années. Quelques pri­vi­lé­giés peu­vent s’y intro­duire puisqu’il a aussi sa clef cachée ! Pour y faire le ménage ? Le père Millet en col­lec­tionne dans son trous­seau per­son­nel, qui lui déforme les poches, les indis­pen­sa­bles clefs : il y est chez lui ! Il a aussi les clefs de deux ou trois débar­ras et de deux ou trois gara­ges… pour sa voi­ture grise et peu­reuse et ses canoës bigar­rés et fri­leux. Qu’il est puis­sant ! Le vent a enfin amené la pluie et puis la nuit aussi. Je dois ren­trer à Hakodaté. Deux cent cin­quante kilo­mè­tres. Le père Millet m’emmène dans un res­tau­rant ita­lien avec des pâtes et des pizzas avant que ma voi­ture blan­che et fidèle me ramène chez moi. Je repren­drai des pod­casts : l’office du soir de l’abbaye de Tamié et Les gros­ses têtes de Philippe Bouvard. Et un peu de Johnny Hallyday, de Madonna et de Nightwish. Et je n’ai même pas envie d’aller à Toyako faire une photo.

Combien de tou­ris­tes dégui­sés en amou­reux vien­nent se casser les dents en pleine jour­née puis­que nos vieux et vieilles parois­siens et parois­sien­nes ne peu­vent passer leur temps à les sur­veiller si jamais l’idée incongrue leur prend de vou­loir passer cette foutue porte ?

J’ai pris pos­ses­sion des lieux. Depuis 3 jours. J’habite à Suminoé. L’église de Tomioka est l’église his­to­ri­que et tou­ris­ti­que sus­cep­ti­ble d’atti­rer le plus grand nombre d’amou­reux. 10 heures 7 minu­tes et 22 secondes, soleil radieux. Le télé­phone sonne. La voix de l’homme qui aboie n’est pas celle d’un amou­reux transi. Ou alors un amou­reux pas content. Il s’adresse au, croit-il, concierge fier du nombre de ses clefs. « Qu’est-ce vous foutez, il est écrit que l’église ouvre à 10 heures… si vous croyez qu’on a que ça à faire : on est des tou­ris­tes, enfin… on a un pro­gramme ! » Il a d’abord fallu que je com­prenne qu’il parle de Tomioka, dont le télé­phone est trans­féré, puis­que per­sonne n’y habite, à Suminoé. Je l’invite à patien­ter un moment, le temps que je m’adresse au res­pon­sa­ble… qui vien­dra ouvrir dans les plus brefs délais. Tout désolé. Mais au fait, c’est qui le res­pon­sa­ble ? Je ne sais pas. Je n’ai d’ailleurs aucune idée de l’orga­ni­sa­tion. Mon aima­ble inter­lo­cu­teur m’appre­nant lui-même l’ouver­ture offi­cielle de l’église à 10 heures !

C’est péni­ble les clefs alors !

C’est décidé, je les jette au fond du tiroir. De toute façon, je n’ai jamais retrouvé le fameux trous­seau. Le père Millet a dû l’emme­ner avec lui dans son nou­veau poste. Trophée de 6 années pas­sées ici. Et je n’ai pas de poche à défor­mer. Ni d’iPhone à rayer.

Je pré­side mon pre­mier conseil parois­sial et mes parois­siens ne savent pas encore com­bien je suis un curé far­fe­lou­fo­que, alors j’émets l’idée fol­din­gote sui­vante : « Et si on lais­sait nos églises ouver­tes 7/24 ? (ainsi que mon pres­by­tère qui se noie dans le grand tout) » Étonnamment, les réac­tions ne sont pas hos­ti­les. J’évoque évidemment les deux anec­do­tes déjà vécues depuis quel­ques jours pour me jus­ti­fier : ces deux amou­reux ne seraient donc pas partis, tout tris­tes et cet homme n’aurait pas eu « encore ? » l’occa­sion de mani­fes­ter sa colère.

Quelques objec­tions sont émises, au pre­mier rang des­quel­les la crainte des cam­brio­leurs. D’ailleurs c’est pour s’en pro­té­ger que nous fer­mons à clefs. J’ai moi-même été « sus­pecté » alors que je sies­tais dans ma voi­ture blan­che et hon­nête. Je signale qu’à mon humble avis il y a beau­coup d’avan­ta­ges à lais­ser les portes déver­rouillées pour contrer les cam­brio­leurs. Une porte ouverte signale habi­tuel­le­ment la pré­sence de quelqu’un à l’inté­rieur, même si ce n’est pas le cas. C’est donc lorsqu’elle est ouverte qu’elle est dis­sua­sive. Et si par extra­or­di­naire un vrai voleur veut s’intro­duire pour voler quel­que chose, d’une part il s’aper­ce­vra vite qu’il n’y a rien à voler, et d’autre part, il ne cas­sera ni la porte ni la fenê­tre... On remar­que d’ailleurs plus sou­vent la venue de l’un de ces malan­drins par l’effrac­tion com­mise que par un vol avéré. Autant lui lais­ser l’oppor­tu­nité de repar­tir les mains vides sans avoir rien cassé, c’est mieux pour sa cons­cience. Et puis si ça se trouve il en a pro­fité pour faire une ’tite prière !

Je révèle aussi mon sen­ti­ment, un sen­ti­ment qui ne se res­treint pas à ces nou­vel­les parois­ses. En effet, un cer­tain nombre de parois­ses au Japon, s’appa­ren­tant à des clubs de troi­sième âge, sont assez refer­mées sur elles-mêmes. Je n’ai en soi rien contre les clubs de troi­sième âge mais l’Église catho­li­que ne peut pas tomber dans la ten­ta­tion de s’y com­plaire. Alors il nous faut faire en sorte d’ouvrir nos portes, et accueillir même les tou­ris­tes amou­reux ayant le désir de fran­chir le seuil de nos églises. Ils ne nous veu­lent aucun mal. Ils ne sont pas nos enne­mis ! Ils sont curieux, atti­rés, séduits. Ils peu­vent trou­ver repos, cha­leur, silence. Ils peu­vent prier, pren­dre une photo ou une vidéo. Ils peu­vent tomber sur un office qu’ils sui­vront pen­dant quel­ques minu­tes.

Je pro­pose de mettre cette ques­tion à l’étude pen­dant six mois. Je ne parle pas d’orga­ni­ser des pala­bres inces­san­tes pen­dant six mois pour savoir si oui ou non on va dans six mois ouvrir nos portes. Non. Je dis : on ouvre nos portes main­te­nant et on en reparle dans six mois pour faire le point sur cette expé­rience.

Je ne sais pas vrai­ment si on en a reparlé au bout de six mois. Mais je suis sûr que les portes sont ouver­tes depuis un an et demi dans les trois parois­ses où je suis curé. Et on ne sait pas si des voleurs sont entrés ou non. Sûrement si d’ailleurs.

On a mis des lampes à détec­teurs de mou­ve­ments pour que, la nuit, per­sonne ne se casse la figure dans les esca­liers. Quand on fait le ménage, on net­toie vrai­ment, preuve que des gens vien­nent avec leurs bottes crot­tées et dépo­ser leur vie crot­tée au pied de l’autel. Les mamies qui pas­sent le balais ont donc l’occa­sion de prier pour eux. Les troncs ne se vident pas tout seuls, mais ils se rem­plis­sent (vous avez dit bizarre ?).

Et l’ambiance, l’ambiance de la com­mu­nauté. Beaucoup moins recro­que­villée ! Ouverte à la nou­veauté elle semble être deve­nue. Sans peur, ou en tout cas beau­coup moins.

Car il faut bien dire la vérité. Celui qui a le pou­voir d’ouvrir les portes a sur­tout le pou­voir de s’enfer­mer, lui et ceux dont il a la charge. Ça ne fait de mal à per­sonne de tenter la cons­truc­tion d’un envi­ron­ne­ment de confiance, juste pour le fun. Sans sus­pi­cion inconsi­dé­rée.

Je pense bien sûr à Saint Pierre dont on dit qu’il a le pou­voir des clefs. La sta­tuaire le concer­nant le montre tou­jours avec d’énormes clefs à la main. Je devrais rap­por­ter plutôt le texte d’évangile fon­da­teur : « Je te don­ne­rai les clefs du Royaume des cieux ; tout ce que tu lieras sur la terre sera lié aux cieux, et tout ce que tu délie­ras sur la terre sera délié aux cieux. » [1] À force de cher­cher à com­pren­dre ce que ça veut dire, j’en suis venu à la réflexion sui­vante : ce sont les dou­bles de nos clefs. Nos clefs nous ont servi à fermer les portes des murailles à l’inté­rieur des­quel­les nous nous sommes enfer­més. Et ces clefs, nous les avons fina­le­ment per­dues.

Saint Pierre passe son temps à nous libé­rer en déver­rouillant nos portes.

Notez bien

[1Mt 16,19

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