Les joyaux de la Parole

Par Origenius

24 novembre 2015

Il suffit de contempler une icône du Pantocrator, du Christ tout-puissant, pour réaliser la valeur de sa Parole, créatrice et salutaire. Cette Parole par laquelle tout advient est rassemblée dans le Livre qu’il tient de sa main gauche tandis que la bénédiction qu’il prodigue de sa main droite en signifie la propagation miséricordieuse. Le livre est un écrin dont le velours n’est pas assez noble pour la mise en valeur de son contenu. Les joyaux eux-mêmes s’y sont substitués suggérant ainsi l’incommensurable qualité du trésor gravé sur ses pages.

Dans un passage d’Évangile célèbre, le Christ s’étonne et constate combien il est difficile à « un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu » après qu’il a eu cet entretien avec cet homme riche lui demandant ce qu’il « fallait faire » pour obtenir la vie éternelle. « Une seule chose te manque : – lui dit-il – vends tous tes biens, donnes-en le produit aux pauvres et ensuite suis-moi ! » Sa richesse l’en dissuada, il repartit tout triste constatant qu’il lui est impossible de renoncer à ses biens. [1]

Assistons-nous au scénario d’un échec annoncé ? Rien n’est moins sûr. Nul doute qu’il repartit en réfléchissant à l’échelle de ses valeurs, ou à la valeur réelle ou supposée de ses richesses afin d’en établir une hiérarchie juste. Et puisque finalement c’est nous qui sommes cette personne riche, nous pouvons imaginer la suite du texte grâce à notre propre expérience de foi qui en devient sa conclusion logique. Laissons-lui donc, comme à nous, le temps de vendre ses biens, d’en donner la contrepartie aux pauvres et de suivre le Christ. À la manière d’un ferment, cette parole va porter ses fruits si bien que, l’heure venue, il aura effectivement accompli cette demande et suivi le Christ.

En supposant bien sûr que la vie éternelle dont parle cet homme existe, puis-je me permettre de transformer la question ? « Qui est capable de donner la vie éternelle ? » Un chrétien normalement constitué répondra : « Dieu » ou « Le Christ », c’est-à-dire que, dans le domaine métaphysique et sotériologique dans lequel nous introduit cette question, il va manifester sa confiance à ce Dieu-là qui précisément régit ce domaine de l’au-delà. Ce domaine qui n’est évidemment pas celui, très terre-à-terre, de notre vie quotidienne ici-bas.

La séparation bien nette de ces deux mondes nous est finalement très confortable. Rendons à César ce qui est à César pour l’aujourd’hui de ce monde-ci, y compris les richesses de ce monde pour ce monde-ci, desquelles il est normal de profiter au maximum. Et laissons à Dieu ce qui est à Dieu pour ce monde de l’au-delà, y compris les richesses de ce monde-là que notre condition humaine ne nous permet pas de rejoindre. Et c’est tant mieux car la frontière non pas infranchissable mais absolue entre ces deux mondes, c’est la mort. Sans l’assurance du deuxième, la mort, c’est pour le plus tard possible, n’est-ce pas ? Inéluctable certes, mais si possible pas pour maintenant ! Nous voici donc en tension entre ce monde hypothétique dont on entrevoit la richesse ultime, objet de nos désirs absolus, la vie éternelle, et ce monde bien connu dont les richesses aussi relatives et éphémères qu’elles soient n’en sont pas moins un socle solide sur lequel on est assuré de construire notre vie ici-bas. Il est confortable de considérer qu’il n’y a aucun lien entre ces deux mondes : Vivons ici-bas de la meilleure manière possible et lorsque la mort surviendra, on verra bien !

La présence du Christ parmi nous fait voler en éclat cette conception : s’il est vraiment la présence du Royaume de Dieu ici-bas, sauf à le rejeter absolument en déclarant qu’il n’est justement pas cette présence, on ne peut plus soutenir la séparation absolue de ces deux mondes, puisqu’en sa personne, il réalise cette rencontre.

C’est tout l’enjeu de l’affirmation de Jésus : « Une seule chose te manque, va vendre tous tes biens… » En d’autres termes, « Sur qui fais-tu reposer ta confiance ? Sur quoi fondes-tu ton bonheur ? » Comme il a bien appris son catéchisme, il sait bien que seul Dieu donne la vie éternelle. Mais force est de constater que sa confiance en Dieu ne concerne que l’autre monde. Pour ici-bas, les richesses de ce monde lui restent nécessaires. Loin de l’en blâmer, il convient seulement de remarquer que, « tout bon chrétien » qu’il soit, il n’a pas encore accueilli en la personne du Christ la présence du Royaume de Dieu ici-même à la porte de son existence.

Sa tristesse, suivie sans doute de méditation et de réflexion, le conduira vraisemblablement à remettre en cause la priorité de ses valeurs. En arrivera-t-il à considérer ses richesses d’ici-bas comme un obstacle à l’accueil du Royaume de Dieu présent ici et maintenant en la personne du Christ ? Considérant les unes comme inefficace pour obtenir la vie éternelle, et les richesses de Dieu comme la réalisation déjà ici-bas de la vie éternelle, objet de son désir ultime, il aura sitôt fait de rétablir la hiérarchie des valeurs selon le cœur de Dieu.

Il y a des richesses qui sont un obstacle pour accueillir la vie éternelle, parce que nous nous sommes fourvoyés en mettant en elle notre confiance pour gagner le bonheur auquel nous aspirons. Et il y a la valeur de la Parole de Dieu qui surpasse toute richesse que l’on ne pourra accueillir que d’un cœur de pauvre, c’est-à-dire lorsque nous aurons rétabli notre hiérarchie des valeurs. Être capable de donner aux pauvres le produit de ses richesses, les ayant considérées comme inefficaces à l’accueil du bonheur éternel est le signe que l’on a commencé à faire confiance à Dieu, qu’on a commencé à mettre notre espérance entre ses mains. A l’inverse, même étant croyant, la peur résultant de l’évocation même de se séparer de ses richesses est le signe qu’on en est resté au catéchisme.

« Plusieurs éditions » du livre de cette icône du Christ Pantocrator ont existé. Des livres rassemblant la parole de Dieu dont le coffret décoré de pierreries de grande valeur évoquait l’indicible richesse du contenu. Parmi elles, le livre de Kells. Un Évangéliaire du VIIIe siècle conservé au monastère de Kells en Irlande. Volé au XIe siècle, il a été retrouvé dans un fossé, allégé de sa couverture, laquelle était ornée de pierreries et de joyaux. Cette couverture n’a jamais été retrouvée. Évidemment. Quant à la Parole ? Elle demeure…
Prenons seulement garde de ne pas trop la jeter au fossé, divertis que nous sommes.

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[1Cf. Mc 10, 17-30

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