La vision de Pierre

Heureuses fêtes de Pâques !

Par Origenius

17 avril 2014

Au delà de toute attente, la résur­rec­tion en est la réponse… Enfin, à toi de voir !

De la ques­tion ini­tiale a surgit ce jour une réponse sur­pre­nante. « Où demeu­res-tu ? » avaient-ils demandé à cet homme à propos duquel Jean le bap­tiste leur avait déclaré qu’il est « l’agneau de Dieu ! » C’est bien natu­rel­le­ment qu’ils lais­sent là leur pre­mier guide pour se mettre à la suite de cet autre tout à fait énigmatique, il faut bien le dire !

« Qu’est-ce que vous me voulez ? » s’écria-t-il en remar­quant ces deux-là qui le sui­vaient, crain­tifs sans doute, comme s’ils per­ce­vaient que le moment était venu de fran­chir une étape, voire même de faire le grand saut, le pas­sage à partir duquel tout sera dif­fé­rent, renou­velé, vivi­fié ; sans pour autant en éprouver la moin­dre épaisseur encore. Une intui­tion, une étincelle, une invi­ta­tion ?

— Alors, qu’est-ce que vous me voulez ? Qu’avez-vous à faire avec moi ?

— … Où est-ce que tu vas ? Où est-ce que tu vis ?

Ces deux-là n’aban­don­ne­ront jamais cette recher­che fon­da­men­tale. Comme s’il s’agis­sait pour eux désor­mais de ne plus lâcher celui dont ils ont l’intui­tion qu’il est celui qui réa­li­sera leur espé­rance. Et pour­tant, la réponse reste d’une énigmatique lim­pi­dité :

— Venez ! Et vous verrez !

D’un air de dire : « Je ne peux rien vous dire que vous ne com­pren­driez main­te­nant, mais mettez-vous en marche, et ce que vous "verrez" vous éclairera, ce que vous "enten­drez" s’adres­sera à votre raison, de sorte que vous "com­pren­drez" ! » Douce satis­fac­tion que de cons­ta­ter que la langue fran­çaise pro­pose en un seul verbe la « vision » et la « com­pré­hen­sion ». En japo­nais, le même pas­sage est plus pauvre : 「来なさい。そうすれば分かる。」« Venez, et ainsi vous com­pren­drez » où il n’est pas ques­tion de voir quoi que ce soit…

Combien de temps vont-ils mar­cher avec ce type à voir ce qu’il fait et enten­dre ce qu’il dit pour enfin com­pren­dre « où » il demeure ? Combien de fois vont-ils se réjouir d’avoir « com­pris » pour aus­si­tôt réa­li­ser que cette lumière éclaire à nou­veaux frais un chemin tou­jours plus pro­fon­dé­ment tourné vers le mys­tère de l’huma­nité ?

Et même jusqu’à la totale désillu­sion.

C’est à la mesure de l’inti­mité tou­jours plus intense qu’ils entre­tien­nent avec cet homme que l’incom­pré­hen­sion, voire l’hos­ti­lité, gran­dit chez leurs contem­po­rains qui ne sont pas « en marche ». Et d’une cer­taine manière, ce sont eux les vain­queurs puis­que ils le clouent sur une croix comme le plus misé­ra­ble des vau­riens. Et ils se rient de lui comme pour savou­rer leur vic­toire éclatante : « Si tu es le Messie, sauve-toi toi-même ! » Les rires railleurs et satis­faits réson­nent en chœur sou­li­gnant l’imper­for­mance de leur incan­ta­tion. Seule la déri­sion sub­siste… Mais à quoi peut-elle bien méner ? Comment la déses­pé­rance peut-elle se satis­faire d’elle-même ? Mais en vérité, elle ne se satis­fait pas, elle se méprend d’elle-même par dis­trac­tion. La croix elle-même pro­cède de la dis­trac­tion.

C’est au cœur de cet événement inique que le monde est pré­ci­sé­ment sens dessus des­sous.

Et nos deux lar­rons, dont on dit qu’ils sont désor­mais au nombre d’une dou­zaine à la suite dudit sup­pli­cié, où sont-ils donc ? Ont-ils déguerpi à leur tour, tout ter­ro­ri­sés qu’ils sont ? Oui ! Cela ne sert à rien d’ergo­ter. A l’excep­tion d’un seul, ils ont tous foutu le camp. Pas un pour rele­ver l’autre. La couar­dise n’étonne que par son absence. La déses­pé­rance est à son comble. Quelle conne­rie ! Voudrait-on encore s’étonner de la conne­rie humaine ? Ça fait bien long­temps qu’elle a trouvé son achè­ve­ment au cœur de cette croix : toute autre de ses mani­fes­ta­tions n’en est que décli­nai­son plus ou moins abou­tie.

Le « dis­ci­ple que Jésus aimait » est le seul au pied de la croix à « voir ». Est-il l’auteur du « Où demeu­res-tu ? » – la ques­tion ini­tiale ? On peut le sup­po­ser, bien que cela n’ait que peu d’impor­tance tant cette ques­tion fon­da­men­tale est désor­mais géné­ri­que ; tout comme, à l’époque, la réponse de Jésus qui s’adresse désor­mais à tout homme qui ose « se mettre en marche ». Mais que voit-il donc ? La mise à mort d’un per­son­nage en la foi duquel il avait mis toute sa confiance et toute son espé­rance ; au crédit duquel le Baptiste lui-même avait porté la men­tion « agneau de Dieu » : le voilà, l’agneau de Dieu, sacri­fié ! Encore une fois sa « com­pré­hen­sion » éclaire-t-elle à frais nou­veaux les arca­nes téné­breu­ses de l’âme humaine souf­frante ? Oui ! Et donc, malgré toutes les appa­ren­ces contrai­res, c’est encore une invi­ta­tion à ne pas déses­pé­rer, à ne pas déses­pé­rer abso­lu­ment.

Mais la tâche est lourde. Elle semble insur­mon­ta­ble. Elle dépasse incom­men­su­ra­ble­ment ses capa­ci­tés de com­pré­hen­sion, alors même que c’était pré­ci­sé­ment l’objec­tif à attein­dre…

La ten­sion, à son comble, mani­feste d’une part la bru­ta­lité de la mort dans tout ce qu’elle a de plus cru et irré­mé­dia­ble, et d’autre part l’intui­tion indi­ci­ble d’une aube nou­velle, d’une espé­rance insoup­çon­née.

La clé de l’énigme réside dans l’expé­rience de foi que ce dis­ci­ple que Jésus aimait a fait et qu’il a bien voulu nous rap­por­ter. Que celui qui a des oreilles, entende ; et des yeux, voie !

Alors qu’à l’insi­gne cha­grin de Marie de Magdala s’écriant auprès de Pierre et de ce dis­ci­ple : « On a volé le corps du Seigneur, et on ne sait pas où on l’a mis », ceux-ci ne tar­dent pas à accou­rir pour véri­fier à leur corps défen­dant la véra­cité des propos. Ce dis­ci­ple arrive le pre­mier, mais c’est Pierre, plus hardi, qui entre dans la tombe et cons­tate le for­fait. À son tour ce dis­ci­ple « vient » et s’abais­sant, « voit » la tombe. Elle est vide !

Est-ce for­tui­te­ment que les termes uti­li­sés pour le dénoue­ment du mys­tère soient les mêmes, sim­ples, que ceux que Jésus a uti­li­sés pour répon­dre à la ques­tion ori­gi­nelle, « Où demeu­res-tu ? » : « Venez et voyez ! »

Il est venu, et au bout d’un chemin long et tour­menté, un chemin pas­sant par cette croix scan­da­leuse, il a « vu » où « demeure » Jésus.

Il a « vu » la tombe vide. Il a « vu » que Jésus n’appar­tient plus au monde de la mort. Il a « vu » ce que per­sonne n’avait encore jamais « vu ». L’affir­ma­tion passe pour lui par une double néga­tion. Ce n’est pas qu’il a vu Jésus vivant, c’est qu’il est dans la non vision de la mort : la vie, nou­velle, de Jésus résonne donc encore comme une invi­ta­tion, qui ne s’impose pas, mais s’adresse à son expé­rience, à sa liberté. C’est pour­quoi, il dit de lui-même qu’il est « venu », qu’il a « vu », et… qu’il a « cru » !

Un nou­veau chemin s’ouvre, qu’il arpen­tera tous les jours du reste de sa vie. Ce jour en effet est le pre­mier du reste de sa vie… éternelle. C’est le chemin de la foi.

Un chemin où il ne sera plus ques­tion pour lui de par­ta­ger le quo­ti­dien d’un ami, aussi sublime soit-il, phi­lo­so­phe et thau­ma­turge. Il sagit main­te­nant de cotoyer ce même ami dont la parole et l’action sont accueillies à la lumière d’un fait radi­ca­le­ment nou­veau : sa résur­rec­tion. Il ne s’agira plus d’accor­der crédit à des paro­les et des actions gui­dant sa praxis quo­ti­dienne, mais de se lais­ser vivi­fier par la grâce de la résur­rec­tion, elle-même éclairée par les paro­les et l’action de son ami intime. Il ne convien­dra plus désor­mais d’accueillir les paro­les par­fois énigmatiques de Jésus, à manière humaine, mais de les com­pren­dre comme des portes ouver­tes vers l’éternité à laquelle il com­mence à goûter. Ses actions mer­veilleu­ses elles-mêmes ne seront plus seu­le­ment des mani­fes­ta­tions d’une atten­tion étonnante d’un homme pro­fon­dé­ment bon pour ses contem­po­rains, mais des signes éclatants de l’amour de Dieu tout autant que l’adve­nue concrète de cet amour dans le quo­ti­dien de ces mêmes contem­po­rains.

Désormais, sa foi est la réponse concrète à sa ques­tion ini­tiale. Il a par­couru un long chemin d’inti­mité avec Jésus. Peut-être trois années durant. Ce chemin l’a mené jusqu’à la croix, achè­ve­ment insensé, maca­bre et scan­da­leux, conclu­sion absurde de laquelle rien ne peut plus abou­tir… à vue humaine. Mais sa foi trans­cende désor­mais sa vue humaine pour lui ouvrir des hori­zons insoup­çon­nés.

C’est avec le Christ res­sus­cité qu’il va devoir main­te­nant faire route. Cette convic­tion résonne désor­mais en une admi­ra­ble invi­ta­tion à pour­sui­vre le chemin, un chemin illu­miné de la grâce de la résur­rec­tion. Tout com­mence main­te­nant. C’est un nou­veau départ, c’est une nou­velle nais­sance.

Jésus avait dit à des dis­ci­ples incré­du­les qu’encore un peu de temps seu­le­ment et ils ne le ver­raient plus. Il les invite à « voir », depuis le début, mais pour­tant, ils ne le « ver­ront » plus, et c’est pour bien­tôt. Mais il ajoute – mais est-ce pour les ras­su­rer ou pour les invi­ter ? – qu’un peu de temps encore, et ils le « rever­raient ». Alors les ques­tions sui­van­tes vien­nent à l’esprit. Vont-ils revoir le même Jésus que celui qui les quit­tent ? Dans l’affir­ma­tive, à quoi peut bien lui servir de les lais­ser là pen­dant un moment ? Au contraire, s’il leur revient « dif­fé­rent », qu’est-ce qui pour­rait bien lui arri­ver pen­dant le temps de son absence ?

À l’heure de son annonce, ils res­tent dans l’expec­ta­tive. Lors de son absence, il y a la croix. Lorsqu’ils le « revoient », il est res­sus­cité !

S’ils le « revoient » tel qu’il était, c’est qu’ils ne « voient » rien ; ils ne com­pren­nent tou­jours pas où il « demeure ». Si au contraire, ils le « revoient », avec des yeux passés au crible de la croix, des yeux qui voient au delà de l’infini, les yeux de la foi, alors ils sai­sis­sent la nou­veauté abso­lue, ils « voient » et « com­pren­nent » la tombe vide, ils ren­contrent le Ressuscité et « demeu­rent », enfin, avec Lui !

Jésus aurait-il pu leur expli­quer cela quel­ques années aupa­ra­vant ? Certes non, il leur fal­lait la lumière de la croix. Pour inté­res­sant et essen­tiel que soit le Jésus d’avant la croix, c’est avec le Christ res­sus­cité qu’ils sont invi­tés à demeu­rer. Ils reçoi­vent cette invi­ta­tion sublime à arpen­ter le chemin de la foi, à véri­fier et voir com­bien cette invi­ta­tion s’adresse à leur enten­de­ment, et enfin à demeu­rer avec lui, res­sus­ci­tés.

Joyeuses fêtes de Pâques !

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