Petit état des lieux missionnaire(s)

Par Origenius

21 décembre 2011

Voilà une bonne occa­sion de faire un état des lieux. Un état des lieux mis­sion­naire(s). En effet, voilà dix-sept ans que je suis arrivé au Japon comme « prêtre-mis­sion­naire ». Ce n’est certes pas le moment de faire un bilan, mais rien ne m’empê­che de regar­der, à l’âge de 44 ans, ces der­niè­res années, de cons­ta­ter où je suis arrivé, et de consi­dé­rer un avenir, une orien­ta­tion pos­si­bles tant sur le plan spi­ri­tuel que mis­sion­naire.

Prêtre ou missionnaire ? Prêtre et missionnaire ?

Pour être hon­nête, et je pré­cise que ces propos me sont per­son­nels et n’enga­gent que moi, je res­sens une ten­sion per­pé­tuelle entre le fait d’être « prêtre » et le fait d’être « mis­sion­naire ». Construire une har­mo­nie entre l’état pres­by­té­ral et l’exi­gence mis­sion­naire relève par­fois de la qua­dra­ture du cercle. Il me semble qu’il ne suffit pas d’être prêtre-mis­sion­naire pour être concrè­te­ment « mis­sion­naire ». De même, il pour­rait par­fois être ten­tant de délais­ser l’iden­tité sacer­do­tale pour se consa­crer par­ti­cu­liè­re­ment à l’acti­vité mis­sion­naire, ou à l’acti­visme mis­sion­naire, lequel ris­que­rait d’être sans fécondité, s’appa­ren­tant plus à une agi­ta­tion qui se démar­que­rait mal d’une pos­si­ble pau­vreté spi­ri­tuelle.

Il convient donc te tenir ensem­ble la charge de curé de paroisse qui m’a été confiée par mon évêque, charge orien­tée vers la com­mu­nauté parois­siale elle-même, et l’exi­gence du témoi­gnage de l’évangile aux « inconnus » de l’Église et d’eux-mêmes par­fois.

Je me sou­viens de la réflexion d’un mis­sion­naire pour qui j’avais de l’admi­ra­tion, alors que j’étais sémi­na­riste, et à qui on deman­dait : « qu’est-ce qui dif­fé­ren­cie votre tra­vail de curé ici, et le tra­vail d’un curé en France ? » « C’est pareil —avait-il répondu— sauf qu’ici, c’est dans une autre langue. » j’entends bien que « dans une autre langue » signi­fie une réelle appro­pria­tion d’une langue qui forge la manière de penser, par laquelle on peut s’insé­rer dans une culture et la com­pren­dre, au point que l’on peut par­fois trou­ver les mots « justes » pour dire l’Évangile, afin qu’Il soit reçu. Donc, en effet, c’est « pareil », mais c’est tout « dif­fé­rent ». Cette réponse que je trou­vais judi­cieuse en son temps me laisse aujourd’hui un goût d’ina­chè­ve­ment. Un prêtre peut se « conten­ter » d’être curé de paroisse, selon la charge confiée, mais peut-il, s’il est par voca­tion mis­sion­naire « ad gentes » s’en satis­faire ? Comment peut-il, avec des moyens par­fois pau­vres et limi­tés, ren­contrer des per­son­nes du dehors, des inconnus, des gens qui ne met­tront jamais les pieds dans une église spon­ta­né­ment, et leur témoi­gner de l’Évangile afin qu’ils en soient étonnés et qu’ainsi ils ren­contrent le Christ ? Beaucoup de pistes exis­tent et ont été explo­rées avec bon­heur par­fois, dans le monde de la santé, de l’éducation, du social, si bien que les mis­sion­nai­res qui ont ainsi œuvrer ont par ces biais pu témoi­gner concrè­te­ment du Christ. Au Japon, pays déve­loppé dans lequel toutes ces struc­tu­res exis­tent déjà (mais il y a tou­jours matière à amé­lio­ra­tion), même si j’en avais les com­pé­ten­ces, il me serait dif­fi­cile de bâtir une ins­ti­tu­tion quel­conque, puis­que, d’une manière ou d’une autre, elle est déjà sur pied… et répond aux besoins de la popu­la­tion. L’hon­neur étant sauf, je me demande même si la manière dont on se consa­cre corps et âme à la cons­truc­tion de telle ou telle ins­ti­tu­tion « pour la mis­sion » ne dis­si­mule pas par­fois jus­te­ment une cer­taine impuis­sance mis­sion­naire.

Car il me faut bien l’avouer : concrè­te­ment, il est dif­fi­cile de faire une annonce directe de l’Évangile, laquelle, le cas échéant, risque d’impor­tu­ner par­fois son inter­lo­cu­teur. La ten­ta­tion est grande de se rabat­tre sur des ins­ti­tu­tions, pour le « déve­lop­pe­ment de l’homme, de tout l’homme » et de s’en conten­ter, au risque de ne jamais pré­sen­ter le Christ tel qu’il est mais de se per­sua­der qu’on a « fait le job ». On peut aussi s’enga­ger, lors­que c’est néces­saire, à dénon­cer les injus­ti­ces, à œuvrer pour plus de jus­tice sociale, porter à la connais­sance des auto­ri­tés des pro­blè­mes de société afin d’y remé­dier… Toutes choses ayant leur valeur par ailleurs, mais ne cons­ti­tuant pas l’annonce expli­cite du Christ, même s’il s’agit de « pro­té­ger la veuve et l’orphe­lin », comme l’Évangile nous y invite.

Je le répète, mon propos n’est pas de déni­grer ces actions mul­ti­ples et variées réa­li­sées au nom de l’Evangile, mais de cons­ta­ter d’une part que l’annonce expli­cite du Christ sau­veur y est dif­fi­cile et qu’elles ris­quent de cons­ti­tuer un cache-misère, et que d’autre part le prêtre que je suis n’y trouve pas de satis­fac­tion « mis­sion­naire ».

Alors com­ment faire ?

Je n’ai mal­heu­reu­se­ment aucune réponse bien for­ma­tée pour répon­dre à cette ques­tion de la réa­li­sa­tion de l’har­mo­nie entre le prêtre et le mis­sion­naire. Je pense même qu’il n’y en a pas, mais que cepen­dant, au gré de la vie sacer­do­tale et mis­sion­naire, des invi­ta­tions sont for­mu­lées, des pistes sont pro­po­sées…

Dans et à partir de la paroisse

Au sein de la paroisse, japo­naise, dont j’ai la charge, voici deux pistes pos­si­bles qui ouvrent des pers­pec­ti­ves mis­sion­nai­res, c’est-à-dire qu’elles me per­met­tent de faire une annonce spé­ci­fi­que du mys­tère du Christ à des per­son­nes qui ne met­tent jamais les pieds à l’église, et qui sem­blent pour cer­tai­nes récep­ti­ves au mes­sage pro­posé : les funé­railles et l’Internet.

Les funé­railles

Commençons par les funé­railles. En guise d’intro­duc­tion, voici une expres­sion com­mune ancrée dans la culture reli­gieuse : « uka­ba­re­nai ». Elle se dit d’une per­sonne décé­dée qui ne « pour­rait pas s’en aller vers d’autres cieux » si ses pro­ches restés dans ce monde ne s’acquit­taient pas de toutes les « obli­ga­tions reli­gieu­ses » néces­sai­res pour que jus­te­ment elle puisse passer sur l’autre rive. En consé­quence de quoi, le repos de cette per­sonne est d’une cer­taine manière condi­tionné par les rites accom­plis pour elle. En même temps com­ment savoir si les rites sont suf­fi­sants, effi­ca­ces ? S’ensuit une inquié­tude lan­ci­nante qui incite ses pro­ches à les renou­ve­ler régu­liè­re­ment : ils ne sont jamais ni apai­sés pour eux-mêmes, ni ne sont sûrs du repos de leur proche. Qui les conso­lera ? Qui les intro­duira dans l’espé­rance ? Qui les apai­sera ?

Lors du décès d’un chré­tien, la famille, les pro­ches, les amis, les connais­san­ces se ras­sem­blent tous au moins deux fois dans ce lieu « église » pour la veillée funè­bre, et pour la messe le len­de­main. C’est la seule occa­sion pour des gens de tous hori­zons de se ras­sem­bler dans un tel lieu, et bien sou­vent pour la pre­mière fois. S’ils ne savent pas bien com­ment se com­por­ter, ils sont néan­moins res­pec­tueux des lieux et à ce titre récep­tifs au dérou­le­ment de la célé­bra­tion, à telle ensei­gne qu’il est pos­si­ble d’y dévoi­ler un pan du mys­tère du Christ et aussi de trou­ver quel­ques oreilles atten­ti­ves.

Il n’est pas ques­tion pour moi de faire le pané­gy­ri­que de la per­sonne décé­dée comme je l’ai entendu faire trop sou­vent. Non seu­le­ment, je n’y vois aucun inté­rêt (puisqu’il sera de toute façon fait par le maître de céré­mo­nie), mais encore, ce serait une occa­sion man­quée de parler de l’essen­tiel : le Christ res­sus­cité, sau­veur, accueillant, conso­lant et d’invi­ter cette popu­la­tion à l’espé­rance. La parole que je dévoile est grain semé dans des cœurs peut-être excep­tion­nel­le­ment ouverts ; la prière que je dirige reste une expé­rience spi­ri­tuelle féconde. Ce que les gens empor­tent chez eux après ces célé­bra­tions res­tent du domaine de leur for inté­rieur. Cependant, force est de cons­ta­ter que cer­tains d’entre eux s’en vont avec l’intui­tion que ce ne sont pas les « rites obli­ga­toi­res et néces­sai­res » qui don­ne­ront le repos à leur proche, mais le Christ res­sus­cité qui l’accueille. Et c’est tout ! Et c’est vala­ble pour eux-mêmes aussi ! Si bien qu’ils accè­dent à un embryon de foi parce que le Christ les libère de ces sys­tè­mes de pen­sées cloi­son­nants. J’en veux pour preuve qu’un cer­tain nombre de per­son­nes, dont je ne peux révé­ler les propos ici, sont reve­nues, ont com­mencé une démar­che caté­chu­mé­nale et sont deve­nues chré­tien­nes. Et je ne compte pas celles qui, à l’occa­sion de la dis­pa­ri­tion d’un proche, sont reve­nues vers l’Église après des dizai­nes d’années d’éloignement par­fois, parce qu’elles ont éprouvé la libé­ra­tion du Christ.

En effet, les funé­railles sont une chance pour révé­ler les mys­tè­res du Christ, parce qu’à cette occa­sion, les cœurs sont atten­tifs, plus qu’à d’autres moments. On ne me sur­pren­dra donc pas à rado­ter sur les méri­tes et les gloi­res pos­si­bles ou ima­gi­nai­res d’une per­sonne décé­dée, mais sure­ment à mon­trer, quelle qu’elle soit, que le Christ l’accueille dans sa misé­ri­corde pour la vie éternelle. Mission accom­plie.

Internet

Pour le ser­vice de la paroisse, pour son ani­ma­tion, pour ses publi­ca­tions, j’ai décidé il y a quel­ques années de mettre en place un site Internet. Je suis arrivé avec mes gros sou­liers numé­ri­ques. Il me faut reconnai­tre un cer­tain échec : cette manière de pro­cé­der ne convient pas à la popu­la­tion parois­siale d’un âge cer­tain. Problème de géné­ra­tions. Après un succès d’estime cer­tain, des parois­siens ayant reconnu avec force convic­tion, qu’au XXIe siècle, il conve­nait d’uti­li­ser les nou­vel­les tech­no­lo­gies au ser­vice de l’Église et de la mis­sion, je me suis malgré tout retrouvé seul à animer ce site, ayant un mal fou, à récu­pé­rer les arti­cles, publiés pour­tant sur papier, rela­tifs à la vie parois­siale pour les mettre en ligne.

Faut-il pour autant aban­don­ner ? Certes non. Mais rien ne m’obli­geait à garder mon objec­tif ini­tial. Aussi, je l’ai modi­fié pour faire en sorte qu’il soit plus ouvert sur le monde exté­rieur tout en conti­nuant le ser­vice des parois­siens. Considérant, comme d’habi­tude, qu’il convient de pro­po­ser la Parole de Dieu, j’ai mis en ligne les textes bibli­ques de la litur­gie domi­ni­cale pour les 3 années, clas­sés, par diman­che, ou temps litur­gi­ques, ou thèmes (en déve­lop­pe­ment), si bien que tout un chacun peut consul­ter, de manière intem­po­relle et délo­ca­li­sée, la litur­gie com­plète. Possibilité existe de join­dre un com­men­taire direc­te­ment sur la page requise ; j’ajoute moi-même de temps en temps mes pro­pres réflexions.

Le propos est-il trop sérieux ? S’adresse-t-il en fait à une popu­la­tion par trop « déconnec­tée ». Il faut reconnai­tre que ce site est loin de la vanité de beau­coup de sites inte­rac­tifs qui drai­nent le désœu­vre­ment. En effet il n’a pas pro­vo­qué l’engoue­ment rela­tion­nel autour de la parole de Dieu qu’il escomp­tait… Mais il a le mérite d’exis­ter et de comp­ta­bi­li­ser jusqu’à pré­sent plus de 80000 visi­tes. Alors, même si je n’ai pas beau­coup de retours clairs, il n’est sans doute pas inu­tile. A tra­vers ce média, le semeur est sorti, mais ce n’est pas encore le temps de la mois­son. (http://www.domi­nus­vo­bis.com)

Un site Internet, au Japon, dans l’Église, est encore consi­déré comme un gadget, un jouet tech­no­lo­gi­que sans ambi­tion, ayant pour objec­tif de rap­pe­ler les horai­res des messes et l’adresse de la paroisse… Il suffit de se bala­der sur les sites parois­siaux pour s’en convain­cre. Pour la plu­part, ils uti­li­sent des tech­no­lo­gies web du XXe siècle, (une éternité en infor­ma­ti­que) et n’ont aucune ambi­tion rela­tion­nelle ni infor­ma­tion­nelle sérieuse. Ils sont, en soi, de la géné­ra­tion des gens qui ne sont pas dans l’Église, mais d’une tech­no­lo­gie si vieille qu’ils ne peu­vent pas inté­res­ser les jeunes qui sont nés avec… Il y a du boulot ! Mission pas encore accom­plie !

A tout bien consi­dé­rer, via ce site Internet, j’ai voulu animer la paroisse et j’ai cons­taté que ce n’est pas oppor­tun. Je l’ai orienté vers l’exté­rieur et les gens qui pour­raient être inté­res­sés par son contenu n’uti­li­sent pas beau­coup l’infor­ma­ti­que. Le pro­blème reste donc entier : com­ment conti­nuer à sortir du cocon parois­sial et annon­cer ailleurs le Christ ?

En dehors de la paroisse

J’ai tenté de défri­cher d’autres voies pour ren­contrer des gens « nor­maux » que ce soit à tra­vers la vie asso­cia­tive via le sport, le club des buveurs de vins, ou encore la musi­que. C’est d’elle que je vais vous entre­te­nir main­te­nant.

Depuis 4 ans main­te­nant, je suis « membre actif » du « chœur de voix d’hommes de Hakodaté », une cho­rale qui com­mence à avoir sa petite répu­ta­tion alen­tour ! De répé­ti­tions en répé­ti­tions, de concerts en concerts, je suis bien inté­gré main­te­nant dans ce groupe d’une qua­ran­taine de cho­ris­tes, mais qui en a com­porté le double au fil des années et des allers et venues. Autant de per­son­nes avec les­quel­les j’ai désor­mais une his­toire com­mune… Et c’est là le point essen­tiel. Le fait d’avoir souf­fert ensem­ble pour monter des pro­jets par­fois dif­fi­ci­les soude des liens ami­caux soli­des. Le fait de se consa­crer chacun à la réus­site de tous déve­loppe le res­pect mutuel et permet des échanges fruc­tueux. L’amitié et le res­pect per­met­tent une écoute atten­tive les uns vis-à-vis des autres si bien que plu­sieurs fois, j’ai pu exprimé clai­re­ment la foi, à l’occa­sion par exem­ple de la mise en place « cho­rale » d’une messe latine, ou de concerts donnés dans des églises, mais aussi lors du décès déjà de deux d’entre nous, ou plus pro­saï­que­ment, de conver­sa­tions per­son­nel­les avec l’un ou l’autre. Certains m’ont demandé la « per­mis­sion » de venir à l’église un diman­che pour la messe ! Comme le répon­dit en son temps Jésus à ses pre­miers dis­ci­ples qui lui deman­dè­rent : « Où demeu­res-tu ? » je leur ai répondu : « Viens et vois ! ». N’est-ce pas au jour de la résur­rec­tion que Jean, venant, vit… et crut ?

Notre gros projet actuel, pour lequel nous suons sang et eau, est la mise en place d’une « tour­née en France » qui nous emmè­nera chan­ter dans la cha­pelle des Missions Étrangères et dans la cathé­drale d’Orléans (à l’heure où vous lisez ces lignes, ces concerts sont déjà du passé). Oui, nous allons chan­ter ! Mais nous allons sur­tout faire une expé­rience spi­ri­tuelle, une ren­contre inter-cultu­relle, une décou­verte his­to­ri­que de l’évangélisation ; bref, si pos­si­ble une ren­contre du Christ pré­sent à chaque étape de cette aven­ture !

Conclusion

Comme vous pouvez le cons­ta­ter, le tiraille­ment que je peux res­sen­tir entre le prêtre et le mis­sion­naire qui se mêle en moi peut faci­le­ment se méta­mor­pho­ser en har­mo­nie, à la condi­tion que je sache être prag­ma­ti­que et patient. L’ani­ma­tion spi­ri­tuelle de la paroisse dont j’ai la charge n’est en rien incom­pa­ti­ble avec l’annonce expli­cite du Christ à ceux qui ne le connais­sent pas, pour peu que je sache saisir les bonnes occa­sions, que je me laisse guider par le Christ au tra­vers de sen­tiers aux­quels je n’aurais pas penser natu­rel­le­ment, et que je sois « libre » de les arpen­ter. Je suis convaincu que ce n’est pas à moi de m’achar­ner à har­mo­ni­ser la voca­tion sacer­do­tale et la voca­tion mis­sion­naire. Le christ s’en charge pour moi et je compte rester suf­fi­sam­ment ouvert et récep­tif à ses appels, que j’espère pou­voir déce­ler et com­pren­dre, au jour le jour de la vie qu’il me réserve !

Notre conversation

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