Grave maladie de peau !

Par Origenius

1er février 2013

Je ne com­prends rien à cette expres­sion. Il me semble qu’elle déna­ture le propos qu’elle se donne pour­tant comme objec­tif d’affir­mer. Il en serait comme ces gens achar­nés qui se bat­tent contre une injus­tice into­lé­ra­ble, mais qui pour rien au monde n’espè­re­raient la voir dis­pa­raî­tre au risque de ne plus avoir rien à com­bat­tre !

C’est cyni­que ? J’en conviens. Énigmatique ? Tout autant.

Je ne suis pas der­ma­to­lo­gue, mais je pense qu’il y a dif­fé­ren­tes sortes de mala­dies de peau, des graves et des moins graves. Donc je ne vais pas en dres­ser une liste.

Il m’arrive à moi aussi de souf­frir de l’une au l’autre de ces mala­dies de peau par­fois. Pour péni­bles qu’elles puis­sent être, elles ne sont pas pour autant ni infa­man­tes, ni dis­cri­mi­na­toi­res. A part quel­ques myco­ses que l’on peut par­ta­ger par le biais de milieux trop humi­des des cen­tres spor­tifs et nata­toi­res, on ne peut pas dire que ce sont des mala­dies conta­gieu­ses contre les­quel­les la seule pro­tec­tion effi­cace consis­te­rait à écarter les per­son­nes qui en souf­frent. Si le fait d’en souf­frir indis­pose, pour un temps, sur le plan sani­taire, mais aussi social, pro­fes­sion­nel ou rela­tion­nel, il n’est pas scan­da­leux de consi­dé­rer que, étant soi­gnée, les désa­gré­ments consé­cu­tifs dis­pa­rais­sent aussi avec la gué­ri­son. Ainsi, une per­sonne ayant contracté d’une telle mala­die peut rai­son­na­ble­ment envi­sa­ger, étant guérie, la pour­suite nor­male de sa vie.

En japo­nais, l’expres­sion « grave mala­die de peau » se dit : « 重い皮膚病 » (omoï hifu­byō). On la dis­tin­gue d’une mala­die de peau « nor­male » par le fait qu’on l’affu­ble de l’adjec­tif « grave ». C’est tout. Tout est dans le « grave », « 重い » (omoï). J’ai décou­vert cette expres­sion pour la pre­mière fois dans l’Évangile. Avant de pou­voir en décor­ti­quer le sens lit­té­ral, je la com­pre­nais par la tra­duc­tion déjà établie en fran­çais, ou plutôt par l’expres­sion fran­çaise uti­li­sée dans le même contexte. Tant que je n’étais pas suf­fi­sam­ment calé en japo­nais, je n’y voyais pas malice. Par contre, à partir du moment où j’ai saisi le sens de cette expres­sion, j’en suis resté inter­dit : j’ai sou­dain cessé de com­pren­dre le texte en japo­nais ; il m’était devenu lit-té-ra-le-ment incom­pré­hen­si­ble.

Reprenons donc le contexte.

D’après l’Ancien Testament, une per­sonne souf­frant de cette mala­die est décla­rée « impure » [1]. Entendons-nous bien, cette impu­reté n’est pas dif­fa­ma­toire pour la per­sonne décla­rée impure. Ce n’est ni par haine, ni par méchan­ceté gra­tuite qu’elle est décla­rée impure, mais par néces­sité sani­taire. Les consé­quen­ces en seront certes dif­fa­man­tes et dis­cri­mi­na­toi­res tout au long de la vie du malade, mais l’objec­tif est tout autre ! En effet, la seule façon de pro­té­ger la société des rava­ges de cette mala­die consiste à la sépa­rer des gens qui en souf­frent ! Parce qu’il n’y a pas d’autres moyens. Malheureusement, en l’occur­rence, la dis­cri­mi­na­tion est néces­saire.

La sépa­ra­tion ici s’opère entre « pureté » et « impu­reté », sain et malade. Mais en aucun cas entre « homme » ou « sous-homme ».

Imperceptiblement et irré­mé­dia­ble­ment, la peur, l’igno­rance et le mal, blot­tis par­fois au cœur de l’homme, l’entrai­nent sur une pente dont le glis­se­ment est dra­ma­ti­que. Il en vient à consi­dé­rer qu’un homme flan­qué d’une impu­reté sani­taire devient néces­sai­re­ment un sous-homme évidé de son être « humain ». La dégra­dante appa­rence cor­po­relle serait-elle capa­ble de priver l’homme de sa dignité onto­lo­gi­que ?

Dans l’Évangile, le combat de Jésus consiste tou­jours à rele­ver quelqu’un, que la super­fi­cielle déchéance de son corps ou de son cœur a fait bas­cu­ler dans une déchéance onto­lo­gi­que ima­gi­naire dont les consé­quen­ces sont graves. À celle dont le corps a été souillé par l’adul­tère, et dont les paro­les de bon sens lui ont évité la lapi­da­tion, Jésus dira « Va ! Et ne pèche plus » Ainsi, une nou­velle route s’ouvre devant elle, en étant res­ti­tuée dans sa dignité de femme, alors que la troupe de ses com­pli­ces [2] mas­sa­creurs l’en avait déjà sous­traite.

« Tu es un homme ! » ; « Tu es une femme ! » « Reconnais-le toi-même ; sois reconnu(e) comme tel(le) et avance sur le chemin de la vie ! » semble répé­ter inlas­sa­ble­ment Jésus aussi bien à ceux qu’il guérit qu’à ceux qui les entou­rent…

Ainsi le contexte de l’uti­li­sa­tion de cette expres­sion est main­te­nant très clair. La mala­die est conta­gieuse, elle est dis­cri­mi­na­toire en ce sens que la seule pro­tec­tion de la société contre elle consiste à établir une qua­ran­taine… per­pé­tuelle. Ses consé­quen­ces sont dra­ma­ti­ques quant à la consi­dé­ra­tion onto­lo­gi­que que se fait le malade et que la société se fait à son encontre.

Donc, il ne s’agit pas d’une « grave mala­die de peau ». C’est de la « lèpre » qu’il est ques­tion. La seule évocation de la lèpre nous ren­voie natu­rel­le­ment à tout ce qui vient d’être décrit. C’est son uni­vers, son arrière-fond, son écho. Si bien que de dire « lèpre » suffit à maté­ria­li­ser le contexte et donc à com­pren­dre l’action de Jésus. L’évocation d’une mala­die de peau, même grave, est her­mé­ti­que au contexte et nous dis­trait du drame qui se joue. C’est ainsi que le texte devient incom­pré­hen­si­ble, lit­té­ra­le­ment. Comment com­pren­dre l’action de Jésus envers un homme qui souf­fre d’une mala­die de peau si l’on ne com­prend pas qu’il s’agit de cette pour­ri­ture de lèpre et de tout ce qui l’entoure ?

Sous pré­texte de com­bat­tre la dis­cri­mi­na­tion, ne pas la défi­nir clai­re­ment ou la cacher par res­pect déplacé relève de la même dis­cri­mi­na­tion et en rajoute d’une cer­taine manière. C’est un cercle vicieux. Malheureusement, la Bible et la litur­gie japo­nai­ses uti­li­sent l’expres­sion « 重い皮膚病 » (grave mala­die de peau) en lieu et place de « 癩病 » (lèpre) pré­ci­sé­ment pour cette raison, et je pense donc que c’est une erreur. Il en va du res­pect dû aux per­son­nes attein­tes de lèpre qu’elles soient accueillies et que leur dignité humaine soit reconnue.

Nos socié­tés humai­nes sont cou­ver­tes de lèpres de toute sorte, ces mala­dies sont « lèpres » car elles pro­vo­quent en nous la faculté de déna­tu­rer la per­sonne humaine qui en souf­fre.

Se voiler la face et ne pas vou­loir reconnaî­tre ces lèpres revient à consi­dé­rer « l’état mala­dif » comme une « nou­velle norme accep­ta­ble » en ges­ta­tion au point d’en perdre le sou­ve­nir de la dignité même de l’être humain.

Il me semble que l’action de Jésus consiste jus­te­ment à établir encore et tou­jours l’être humain dans sa véri­ta­ble dignité. La proxi­mité que nous entre­te­nons avec lui nous y fait goûter : sa saveur est déli­cieuse.

Notez bien

[1Voir les chapitres 13 et 14 du Lévitique

[2Évidemment ! avec qui aurait-elle bien pu être adultère ?

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