Simon de Cyrène

Mon ami Simon

Par Origenius

2 février 2009

Tu es un illus­tre inconnu de l’Évangile. [1]

Pardonne-moi si je te tutoie, mais je dois avouer que ces der­niers temps tu m’es devenu fami­lier… et que je t’aime bien. Ton illus­tre homo­nyme, celui que l’on nomme aussi Pierre, tu l’as peut-être ren­contré, sans lui prêter atten­tion, effon­dré de remords dans quel­que recoin de ce chemin maca­bre, ima­gi­nant le funeste sort de son Seigneur, et fuyant ce brou­haha loin­tain qui l’assour­dis­sait de culpa­bi­lité. C’est pour­tant ce brou­haha qui a accé­léré ton pas. Tu ne vou­lais pas ris­quer de man­quer un ins­tant de cet impro­ba­ble diver­tis­se­ment.

Tu reve­nais tran­quille­ment d’une bal­lade aux alen­tours de Jérusalem afin d’admi­rer sa magni­fi­cence, tu as même pris, ce fai­sant, le temps de louer Dieu pour la Ville, que tu avais quit­tée bien long­temps aupa­ra­vant pour faire ta vie au loin en Afrique du Nord. Mi-nos­tal­gi­que, mi-fidèle, tu t’effor­ces chaque année de venir fêter la Pâque auprès de ton vieil oncle Israël, et tu rends grâce au Dieu Unique d’avoir libéré son peuple du joug de l’escla­vage, d’avoir accom­pli la pro­messe ! Fort de cette paix inté­rieure, tu t’es rendu sur les hau­teurs ver­doyan­tes : le grain tombé en terre mani­feste déjà l’espé­rance d’une mois­son abon­dante. « Que de grâces ! Tout est grâce, le Seigneur soit loué ! » scan­des-tu au rythme assuré de tes pas de pèle­rin. C’est un jour de fête, la Pâque, et une veille de fête, le Sabbat. Une jour­née de sim­pli­cité dans la louange. Tu as prié aussi pour tes deux fils, Alexandre et Rufus, et pour leur mère, ton épouse bien aimée, Dieu l’accueille en sa demeure éternelle ! Ils sont restés avec ton vieil oncle dans la joie et les cris autour de ce nouvel ânon, nou­veau né. Et voilà que tu ren­tres tran­quille­ment en ville de manière à avoir le temps de te pré­pa­rer pour le sabbat, le soir même.

Mais cette pré­pa­ra­tion du Sabbat sera bien étrange. Tout va bas­cu­ler pour toi aujourd’hui. N’aurais-tu pas dû lais­ser ces intri­gants à leur vacarme ? Pourquoi t’être pré­ci­pité pour aper­ce­voir ce que cette foule déchaî­née ten­tait de te dis­si­mu­ler par sa com­pa­cité bruyante ? Pourquoi avoir insisté pour te frayer un pas­sage à tra­vers les cris rageurs, les insul­tes et les cra­chats ? Qui était donc ce mal­heu­reux sur lequel cette foule abat­tait ses voci­fé­ra­tions inhu­mai­nes ? Pourquoi t’es-tu laissé aspiré par la curio­sité mal­saine, te sur­pre­nant toi-même à hurler à ton tour, scan­dant ces bor­bo­ryg­mes hai­neux ? Que n’es-tu pas resté sur ton chemin ?

Juste devant toi, ce mal­heu­reux s’écroule. Tu ne l’avais jamais vu : un quel­conque vau­rien qui devait bien méri­ter cette condam­na­tion. Il a l’air tel­le­ment affai­bli sous le poids de ce tronc qu’il en tré­bu­che de nou­veau. Rien à faire. Il est exas­pé­rant pour ces sol­dats char­gés de l’escor­ter vers le lieu du sup­plice. Ils aime­raient tel­le­ment en finir avec cette beso­gne… Il ne se relève pas encore qu’une voix reten­tit, en grec : « Toi, là ! Aide-le à porter ce tronc ! » Est-ce ton accou­tre­ment cyré­néen qui lui a sug­géré que tu étais hel­lé­ni­sant ? Toujours est-il que c’est bien vers toi qu’il aboyait avec rage et per­sua­sion au bout de sa lance effi­lée. Tu feins l’incom­pré­hen­sion, l’erreur sur la per­sonne, tu veux qu’il te croie étranger à ce tin­ta­marre. Peine perdue. Tu as voci­féré avec tout le monde et tu es apparu comme l’unique chance de ce légion­naire que sa seule auto­rité main­tient encore debout devant tant d’abjec­tion. Alors tu t’exé­cu­tes et tu te sur­prends à te haïr d’avoir accouru jusqu’ici par diver­tis­se­ment, et à haïr encore plus ce Romain de t’avoir repéré comme étranger, sans parler de cette haine par­faite envers ce vau­rien de juif qui n’a pas trouvé mieux que de s’écrouler à tes pieds.

Vraiment, tu n’as pas de veine. Tu es juste là au mau­vais endroit au plus mau­vais moment. Alors que tu aurais pu pour­sui­vre ton chemin sans te lais­ser pren­dre par ce cyni­que appât. Est-ce que ton cœur conti­nue de louer Dieu comme il le fai­sait si bien aupa­ra­vant ? « Que de grâces ! Tout est grâce, le Seigneur soit loué ! » — scan­dais-tu en des­cen­dant ces pâtu­ra­ges ver­doyant —. J’en doute. Ton cœur s’est main­te­nant gonflé de colère et d’exas­pé­ra­tion.

Tu cèdes. « Mon Dieu que c’est lourd ! » gro­gnes-tu en croi­sant le regard curieux de ce sup­pli­cié. Qui est-il ? Vraiment tu t’en fiches éperdument. Il n’est pour toi qu’un inso­lent tru­blion. Comment un Juif pieux peut-il en arri­ver à cette extré­mité s’il est fidèle à la Torah ? Ça dépasse ton enten­de­ment. Et tu lui en veux à mort : il mérite bien d’être là. Tu es devenu son prin­ci­pal accu­sa­teur d’avoir pro­vo­qué ainsi ton humi­lia­tion ; une telle humi­lia­tion ! Lié à ce sale type par ce billot de bois, tu es devenu l’éminent com­plice de ce Romain honni. Quel déshon­neur…

Tous ces cra­chats, tous ces hur­le­ments, toutes ces insul­tes, tous ces cris de haine, les mêmes que bizar­re­ment tu as pro­fé­rés à son encontre peu de temps avant, éclaboussent sur toi : tu es asso­cié à son infor­tune bien plus que tu ne l’aurais ima­giné. Tu portes cet ins­tru­ment de mort sur tes épaules comme ce vul­gaire cri­mi­nel, toi, Simon, homme pieux parmi les pieux, venu de si loin pour célé­brer dans ta ville la Pâque, aspi­ra­tion et sommet de toute ta vie. Quelle dis­grâce !

Alors tu mar­ches, talon­nant cet exas­pé­rant cri­mi­nel, à la len­teur de son pas épuisé et hasar­deux. Tu pestes autant inté­rieu­re­ment que lui semble rési­gné de la plus mépri­sa­ble manière. Il te dégoûte, tu veux en finir coûte que coûte. Tu serais prêt à l’accro­cher toi-même sur ce rondin de mal­heur, si tu le pou­vais. Tu enra­ges d’être à sa merci, impuis­sant de par­ta­ger sa risée. « Plus vite » râles-tu dans un accès colé­ri­que si bien qu’il en tré­bu­che une nou­velle fois sous le poids du bois de ta furie. Pauvre Simon, tu es plus défi­guré par ta haine et ton dépit que lui ne l’est par sa cou­ronne d’épines. Comme tu veux en finir, tu dois vrai­ment l’aider, et dans cette tris­tesse impa­tiente dont tu te décou­vres capa­ble, tu le libè­res de cette entrave et même, sous les huées fiel­leu­ses, tu le portes sur ta poi­trine pour le rele­ver. Tu croi­ses son regard qui s’éteint irré­mé­dia­ble­ment. Tu n’y trou­ves rien, de la rési­gna­tion tout au plus. Tu n’y vois rien. Tu ne vois en lui qu’un agneau que tu mènes à l’abat­toir, indi­gne et mépri­sa­ble. Un cri­mi­nel devrait avoir un sur­saut d’orgueil, une sorte de baroud d’hon­neur ! Penses-tu… Lui ? Rien. Tu es devenu son bour­reau.

Encore une heure, tu as pié­tiné, tré­bu­ché, marché der­rière ce hère répu­gnant. Une heure de doutes, de mépri­ses, de rage, de rési­gna­tion, de cris, de râles, de sang, de gémis­se­ments. Une heure de ténè­bres, d’humi­lia­tion, de dégoût, de haine. « Ça n’en finira donc jamais ! » as-tu aboyé à l’encontre du Très-Haut lui-même, lorsqu’enfin, d’un regard reconnais­sant, il t’a fixé inten­sé­ment. C’est fini, tu l’as mené jusqu’au Golgotha, lieu du sup­plice. Les Romains te rabrouent, et conti­nuent leur maca­bre beso­gne, il se fait tard. Tu es laissé là, désœu­vré, écœuré, impuis­sant. Les inju­res pour­sui­vent leur chemin autour des trois sup­pli­ciés, tu as donc sou­tenu le der­nier, à la traîne. L’inten­sité des insul­tes s’éloigne. Tes jambes se déro­bent, tu cher­ches un appui, un rocher, une épaule. Rien de tout cela. Tu san­glo­tes ner­veu­se­ment et tu t’écroules à ton tour perdu dans l’immen­sité des ténè­bres.

Alors que la lumière a baissé d’inten­sité, tu reprends tes esprits. Le vent frais est une béné­dic­tion. Ton épaule est dou­lou­reuse, tes mains sont lacé­rées, engour­dies, sales. Le silence a repris ses droits sur la folie furieuse. C’est fini. C’est vide. Hébété, dans un râle de dou­leur, tu te relè­ves, et après quel­ques pas mal assu­rés, tu déci­des de ren­trer chez toi, non sans avoir jeté un œil vers ce lieu de cruauté. Mais il n’y a plus per­sonne. Le spec­ta­cle est fini. La foule, ras­sa­siée de mal­heur, s’est réfu­giée dans son quo­ti­dien sor­dide. Tu es là. Seul. Désespérément seul. Déjà la nuit s’ins­talle, il te faut pres­ser le pas, ren­trer vite et ras­su­rer tes fils et ton vieil oncle qui se mor­fon­dent d’inquié­tude. Tu te remé­mo­res ce com­pa­gnon d’infor­tune dont rien ne te pré­dis­po­sait à croi­ser le chemin. Hasard funeste. Tu as éprouvé dans ton corps sa der­nière montée maca­bre, tu l’as talonné de lon­gues minu­tes durant, tu as res­piré son odeur mor­bide, tu as touché, porté son corps ago­ni­sant. Il te répu­gnait. Tu dési­rais sa mort pour ache­ver ton tour­ment. Il est mort. Tu es pour­tant loin d’être apaisé. Bien au contraire, son absence laisse une bles­sure béante dans ton cœur de juste. Tu man­ques de vomir d’amer­tume. Tes larmes t’embrouillent, ton souf­fle est court, ton pas est lourd, lent. Quelle tris­tesse !

Tu es Simon, de Cyrène. Tu as célé­bré la Pâque, tu entres en Sabbat. Les cris de joie de tes fils te sur­pren­nent. Ils t’ont repéré au loin, ils accou­rent vers toi, ils sont tel­le­ment les bien­ve­nus. « Que de grâces ! Tout est grâce, le Seigneur soit loué ! »

À suivre

Notez bien

[1Mt 27,32 : Comme ils sortaient, ils trouvèrent un homme de Cyrène, nommé Simon ; ils le requirent pour porter la croix de Jésus.

Mc 15,21 : Ils réquisitionnèrent pour porter sa croix un passant qui venait de la campagne, Simon de Cyrène, le père d’Alexandre et de Rufus.

Lc 23,26 : Comme ils l’emmenaient, ils prirent un certain Simon de Cyrène qui venait de la campagne, et ils le chargèrent de la croix pour la porter derrière Jésus.

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