Avec Papou, basilique d'Issoudun

Rendre Compte

Par Origenius

13 novembre 2008

3 commentaires

Ayant été invité à prendre ma part d’animation à caractère missionnaire à l’occasion de la fête des 350 ans des Missions Étrangères, je me suis rendu dans le diocèse d’Orléans pour rendre compte de mon activité missionnaire. Je me suis principalement interrogé, lors d’une conférence donnée au CERC [1], au statut de la Parole et de la langue dans la proclamation de l’Évangile.

Article paru dans le numéro de Janvier 2009 de la revue Missions Étrangères de Paris.

Dois-je avouer que j’ai un peu traîné des pieds lorsque j’ai été sollicité pour prendre ma part d’animation missionnaire à l’occasion de cette année fêtant les 350 ans des Missions Étrangères de Paris ? En effet, je n’étais pas prêt à quitter le Japon pour aller animer quelque improbable réunion où l’on me demandera certainement si « mes petits chinois » vont bien. Rien qui ne m’énerve plus en fait que cette expérience déjà vécue. Et perdre mon temps pour pester intérieurement ne m’emballait pas trop.

Dois-je avouer encore que les préjugés, c’est moi qui les portais ? Ces quelques jours passés à Orléans, mon diocèse d’origine, ont au contraire été d’une richesse que je n’imaginais pas.

L’apôtre Pierre, dans sa première lettre, exhorte ceux qui ont reconnus le Christ comme le seul saint, à être toujours prêts à rendre compte de l’espérance qui est en eux (1P 3,15). C’est ce que je m’efforce de faire au Japon, avec la grâce de Dieu. Mais il est une autre dimension à laquelle je me suis volontiers plié finalement. Celle qui consiste, auprès de l’Église qui m’a élevé, porté, construit, soutenu, puis enfin m’a envoyé si loin, au Japon, à rendre compte de la mission accomplie. Au delà de son caractère saugrenu, la question « comment vont tes petits nippons ? », et aussi maladroite qu’elle soit, exprime ce besoin de savoir comment le missionnaire qu’ils ont envoyé une quinzaine d’années plus tôt est à la hauteur de la mission qui, par eux entre autres, lui a été confiée.

Japon, pays de mission ? C’est la première question à laquelle j’ai été confronté. Si pour moi, le Japon est évidemment un pays de mission, force est de constater que ce n’était pas le cas de certains de mes interlocuteurs. J’en ai été étonné.

Pour y répondre, permettez-moi de me présenter et de situer mon univers pastoral. En effet, je ne suis qu’un simple curé de paroisse, je me demande d’ailleurs souvent en quoi mon travail de curé diffère de ce qu’il aurait pu être si j’étais resté à Orléans.

Je suis au service d’une communauté de chrétiens, la paroisse de Yunokawa, à Hakodaté, diocèse de Sapporo, tout à fait au Nord du Japon. J’essaie tant bien que mal d’animer cette communauté afin qu’elle rende grâce à Dieu et qu’elle témoigne, en vivant ici et maintenant, du salut procuré par le Christ. Rien de bien original : c’est ce que font tous les prêtres en charge de communautés ! La louange à Dieu est assurée par l’eucharistie du dimanche, et ainsi, la vie sacramentelle comble les hommes et les femmes de la vie de Dieu dans leur vie quotidienne, si bien que, vivant déjà de la grâce, ils témoignent du Christ ressuscité. Voilà, c’est tout.

Alors, qu’est-ce que « j’apporte » spécifiquement ? Une idée vivace veut que le missionnaire apporte avant tout une aide au développement pour que les êtres humains vivent dignement, mais je n’apporte rien de cela au Japon ; il est suffisamment développé. Si j’apporte quelque chose, ce n’est pas dans ce domaine.

Être missionnaire au Japon nécessite de s’interroger sur le fondement de la mission. Si mon travail ne diffère en rien de celui que j’aurais pu faire en France, le fondement de la mission n’est donc pas défini par le travail que je peux effectuer. Non plus en ce que je puis apporter en terme de développement, puisque je n’apporte rien...

Alors donc, est-ce à dire que la mission au Japon n’est ni une priorité ni non plus une nécessité ? Certes non. En effet, il me semble que le missionnaire témoigne avant tout de la foi au Christ ressuscité. Animé de cette foi, il manifeste la présence de ce Christ ressuscité auprès de ceux et celles avec lesquels il vit. Qu’ils aient déjà ou non rencontré le ressuscité dans leur vie… Mais à bien y réfléchir, n’importe quel chrétien prenant sa foi un peu au sérieux « est » la présence du Christ ressuscité. Évidemment ! C’est d’ailleurs en cela que toute l’Église est missionnaire.

Donc, ce qui justifie la mission au Japon, c’est qu’il y a des Japonais ! Et ils ont le droit comme tous les êtres humains d’entendre la Parole du Christ ressuscité. Alors ce que mon travail a de spécifique ? C’est que je le fais en japonais, réalisant ainsi que la foi, même si elle transcende les cultures, s’inscrit nécessairement dans la vie des hommes et des femmes, et ce, de manière concrète.

Permettez-moi de vous emmener revivre avec moi ce périple d’animation missionnaire à travers lieux et places autour d’Orléans, si vous voulez bien me suivre...

Invité tout d’abord à prononcer une conférence, je me retrouve en binôme avec Mgr René Dupont, de Corée, également originaire d’Orléans, dans cette grande salle du séminaire, où nous avons chacun, à une époque différente, user nos fonds de culotte comme étudiants. Nous nous adressons ici à une population chrétienne intéressée à nous entendre sur les enjeux du dialogue interreligieux comme moyen dynamique de l’annonce de l’Évangile. Je ne me permettrais pas de rapporter ici ce que Mgr Dupont a dit sauf à constater que dans le plus grand respect des personnes avec lesquelles le dialogue est engagé, il convient de dire clairement et simplement la foi qui nous anime : c’était lumineux ! Prenant la parole à mon tour, je me suis interrogé sur le statut de la Parole pour annoncer l’Évangile.

Est-il besoin de rappeler que la « Parole » est le seul « outil » dont Dieu dispose pour réaliser sa création ? À cet égard, la compréhension du premier chapitre de la Genèse ainsi que l’exceptionnel réponse à propos du Christ qu’en a fait Jean dans le premier chapitre de son Évangile est fondamental. Mais la Parole ne se limite pas à la création, elle poursuit son œuvre jusque dans la re-création, c’est-à-dire le « Salut ». Relever ce que Jésus dit dans l’Évangile suffit pour s’en convaincre : « Lève-toi, et marche ! », « Tes pêchés sont pardonnés », « Ta foi t’a sauvée »… L’Église s’est vu confier la mission de dire et redire cette Parole de Salut, si bien que, au fur et à mesure que les êtres humains l’entendent, l’écoutent, l’accueillent, ils font l’expérience du Salut apporté par le Christ en le rencontrant comme Parole vivante. C’est par cette Parole que le Christ nous rencontre et que nous rencontrons le Christ.

Ce préalable étant posé, il doit se traduire concrètement dans la vie du missionnaire que je suis. Et nous touchons là au mystère de cette Parole. Comment la Parole de Dieu, créatrice et salvatrice, peut-elle être traduite ? En d’autres termes, un langage ou une langue sont-ils appropriés pour manifester cette Parole qui les dépasse infiniment, sachant pourtant qu’aucun autre outil n’est à disposition ?

Je viens de cette portion du peuple de Dieu qui est à Orléans. C’est cette Église qui m’a transmis la foi, c’est d’elle que j’ai appris à connaître le Christ. Et je lui suis reconnaissant d’avoir fait de moi un de ses fils. Toute ma compréhension de la foi, de l’Évangile, mon expérience de l’Église vivante, et donc l’expérience du Salut ont un point commun : la langue française. Bien plus, le fondement de toute compréhension du mystère de Dieu, à cause de ma culture, de mon éducation, de ma formation humaine est le français : je ne comprends bien les choses qu’en français parce que c’est comme cela que je suis construit. Alors je n’ai pu accueillir la foi qu’en français, je n’ai pu élaborer ma compréhension de la foi qu’en français. Le français est-il approprié pour dire la foi ? Fondamentalement non, et ni plus ni moins qu’une autre langue. Mais l’histoire de l’Église met à son compte une multitude de chrétiens, dont quelques grandes pointures, qui ont pensé, réfléchi, conceptualisé la foi dans cette langue, si bien qu’elle s’est enrichie au fil des ans de tout ce que la foi a pu lui apporter. L’expérience plus que millénaire du salut, par principe ineffable, a su trouver dans cette partie du monde des mots, des expressions pour s’exprimer, si bien que cette langue s’est imprégnée d’Évangile, la culture elle-même en est fortement marquée. Le français n’est donc pas plus qualifiée qu’une autre langue pour dire le mystère, mais la population chrétienne ayant cet outil pour dire et proclamer la foi lui a donné des moyens moins inappropriés pour l’exprimer. Et puisque je suis de cette culture et de cette langue, je bénéficie à mon tour de cet héritage. C’est par lui aujourd’hui que je comprends et que je peux exprimer ma foi. C’est l’outil par lequel je suis formé et avec lequel je peux témoigner du Christ ressuscité.

Alors par quel mystère puis-je aujourd’hui laisser de côté la langue française et lui substituer le japonais afin d’exprimer et témoigner du même Salut apporté par le Christ, qui, ne l’oublions pas, est Parole ? La japonais n’est pas plus qualifié que le français, fondamentalement, pour manifester le Salut. Et dans cet archipel nippon, évidemment, point d’autre outil que le japonais ! Il a même quelques handicaps ! Il ne bénéficie pas d’une longue histoire « chrétienne » ayant pu l’enrichir d’Évangile, ni non plus d’une population chrétienne suffisante ayant pu exprimer dans cette langue sa foi au point de l’enrichir et de la transformer : elle reste culturellement confucéenne, de cette philosophie l’ayant déjà forgé avant que la foi chrétienne ne désire s’y exprimer.

Ce mystère reste un mystère pour moi aussi. Non seulement, je ne suis pas construit en japonais, et nous venons de le voir, le japonais est aussi impropre qu’une autre langue, mais encore je suis loin de maîtriser cette langue ! Quelle gageure pensé-je parfois ! Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’apparemment tous les atouts ne sont pas de mon côté. Bien que ministre de la transmission, il semble que je sois bien dépourvu pour assurer la « traduction » en termes compréhensibles pour les Japonais. En effet, non seulement, je ne connais pas ces expressions japonaises, mais bien plus, si ça se trouve, elles n’existent pas, pas encore...

Je suis donc engagé sur le chemin d’une véritable humilité. Un chemin qui a véritablement commencé le jour où j’ai débarqué à l’aéroport de Tokyo Narita un jour caniculaire d’août 1994, le jour où je suis devenu sourd et muet malgré tout mon savoir et toutes mes certitudes. Quel chemin bizarre que d’être ordonné ministre de la Parole et de devoir commencer par se taire ! D’aucuns penseraient que face à l’urgence de la mission, la perte de temps est patente. Ce silence imposé fut et demeure une invitation permanente à l’écoute, histoire de remettre toutes mes certitudes en cause, à l’écoute donc de la Parole de Dieu dans son étonnante fraîcheur, mais aussi de ce nouvel outil qu’est le japonais. Combien d’années d’enfouissement seront-elles nécessaires pour maîtriser cette langue ? C’est une question que je me posais à ce moment-là, et à laquelle je n’ai toujours pas répondu. Je me demande même si la « maîtrise » de cette langue n’est pas une tentation à laquelle il convient de ne pas succomber. Certes, parler correctement cette langue est une question de respect pour les gens que l’on rencontre grâce à elle. C’est un minimum requis. Mais risquer la verbeuse éloquence par orgueil n’est pas un chemin d’humilité lorsque l’on doit se faire serviteur de la Parole salvatrice. Bien sûr, il est parfois douloureux de ne pas pouvoir exprimer tout ce que l’on a envie de dire, oui c’est une souffrance de ne pas pouvoir parler japonais comme un Japonais, mais c’est une chimère puisque je suis pas construit en japonais.

Alors il s’agit pour moi d’être simple témoin, c’est-à-dire d’être capable de révéler à une personne qui se laisse imprégner de l’Évangile, que cette Parole entendue, accueillie est bien celle du Christ, que cette joie profonde est bien celle que le Christ partage, que ce bonheur a un goût d’éternité, bref que c’est l’expérience de la résurrection du Christ qu’elle fait. Je suis sans doute un témoin privilégié, mais un simple témoin en ce sens que je ne suis que le serviteur de cette Parole. Que je ne sache pas dire, que je ne sache pas définir, que je ne sache pas imposer est finalement une grâce merveilleuse. Je ne peux en effet dire la foi que dans sa plus grande simplicité, dans ce qu’elle a d’essentiel, avec la clarté la plus limpide ; et laisser cette parole de foi aller son chemin sans tenter de la contrôler, car c’est elle qui sauve, pas moi. Mon chemin d’humilité se trouve résumer ici : je sème, un point et c’est tout.

Il ne m’appartient pas de construire une théologie élaborée en japonais, même si cette théologie est et sera nécessaire pour la compréhension de la foi de l’Église au Japon. Les Japonais chrétiens s’en chargeront devant la nécessité de dire la foi dans leur langue. Au fur et à mesure que l’expérience du salut, la mort et la résurrection du Christ, sera effective dans le cœur des Japonais à travers l’accueil de la Parole, au fur et à mesure que la compréhension du mystère se fera plus prégnante, les Japonais doteront leur langue d’outils plus appropriés pour dire ce mystère. Combien de temps cela nécessitera-t-il ? Sans doute quelques siècles… comme cela a été nécessaire en Europe. Et si l’on considère que, quelque soit notre lieu de vie, permettez-moi cette prospection à deux sous, nous sommes de toute façon les premiers chrétiens, l’humanité n’a pas fini d’appréhender le mystère du Salut !

N’est-ce pas un mystère que cette Parole Vivante soit indicible et pourtant transmise efficacement dans un langage inapproprié ? N’est ce pas un mystère que le ministre de cette Parole soit une personne qui maîtrise mal ce langage inapproprié mais nécessaire pourtant ?

Je suis tout autant étonné qu’émerveillé !

Comme je vous l’ai dit, j’avais l’intention en commençant l’écriture de cet article de passer en revue, la teneur de toutes les rencontres que j’ai pu faire lors de cette semaine missionnaire à Orléans, tant au Lycée Saint Paul qu’à l’aumônerie de Sichem auprès des jeunes, ou bien lors du rassemblement de prière continue à Notre Dame de Miracles aussi bien que lors de la célébration de la messe des Continents à La Basilique Notre Dame de Cléry, ou bien encore avec la communauté du séminaire d’Orléans avec laquelle j’ai pu célébrer l’Eucharistie et partager mon expérience missionnaire, ou encore dans ma paroisse d’origine. Je n’oublie pas non plus les anciens jeunes du Service Missionnaire des Jeunes rencontrés de nouveau à Issoudun, la visite de ma famille jusqu’à Brest et enfin, une petite heure de japonais avec une religieuse japonaise à l’abbaye cicstercienne de la Merci-Dieu. Mais la place me manque et cela aurait été trop long.

Notez bien

[1Centre d’Études et de Réflexions Chrétiennes

Notre conversation

© Copyright・Origenius・2006~2019