La magie opère

Oh la vache, quelle année ! - 3 - Retour sur 2021

Par Origenius

20 février 2022

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Ces peti­tes his­toi­res de tigres ne me dis­pen­sent pas de faire un retour sur l’année de la vache que j’ai évoquée ici, l’année 2021.

Une année d’espoirs déçus sur le front de l’épidémie ; alors que le bout du tunnel était entrevu, il s’est avéré être un mirage. Faut-il trou­ver dans cette épidémie la mise au jour de nos carac­tè­res, indi­vi­duels et col­lec­tifs, que l’on dis­si­mu­lait peu ou prou der­rière notre fonc­tion­ne­ment quo­ti­dien ? La crainte aussi bien que la couar­dise se sont révé­lées par­fois plus fortes que l’ima­gi­na­tion créa­trice dans la Société sans doute, et assu­ré­ment dans l’Église.

Une année de stu­pé­fac­tion, de colère et de souf­france en raison des révé­la­tions sur la pédo­cri­mi­na­lité dans l’Église. Personnellement, j’ai tou­jours trouvé en elle un accueil cha­leu­reux et pai­si­ble et n’ai jamais craint quel­que danger que ce soit. Mon carac­tère, ma per­son­na­lité ou ma sta­ture impo­sante ont-ils dis­suadé quel­que pré­da­teur ? Je ne peux le dire : j’ai tou­jours été par­fai­te­ment igno­rant de ce genre de méfaits. Après coup, ai-je été naïf ? Sans doute, et tant mieux. Si bien que c’est avec une grande sin­cé­rité que j’ai moi-même pris le chemin du sacer­doce. Comment aurais-je pu penser qu’il fût pour quel­ques-uns un chemin de cor­rup­tion abso­lue ?

Ce chemin sacer­do­tal m’ayant mené jusqu’au Japon où l’année 2021 fut la vingt-hui­tième.

Elle fut un peu à l’image de ce diman­che 20 février à Obihiro. Le ballet d’énormes bull­do­zers de chan­tier est impres­sion­nant de légè­reté. Qu’ils soient soli­tai­res ou en duo, par­fois avec un camion-benne, inlas­sa­ble­ment, ils s’agi­tent en une cho­ré­gra­phie impro­ba­ble­ment minu­tieuse et pré­cise afin de ramas­ser sur routes et aires de sta­tion­ne­ment les tonnes de neige tom­bées pen­dant la nuit. D’autres, outillés de machi­nes plus modes­tes, mais tout aussi effi­ca­ces, s’affai­rent à déga­ger les trot­toirs, d’autres encore, à la pelle jaune fluo s’atta­quent à l’entrée de leur maison. Il est midi. La neige est moins abon­dante. Ce qui devait être fait est fait. Personne n’a failli à son devoir altruiste. Et chacun est rentré chez soi. L’hiber­na­tion peut repren­dre.

Le covid a joué le rôle de la neige de ce jour dans l’Église du Japon pen­dant toute l’année, le clergé s’est agité avec cons­tance, déter­mi­na­tion et coor­di­na­tion pour mettre en œuvre toutes les mesu­res de pro­tec­tion néces­sai­res, avec le sen­ti­ment légi­time d’avoir bien agi. Et il faut bien reconnaî­tre que dans le dio­cèse du Hokkaido, aucune église ne s’est trouvé le centre d’un foyer épidémique. Mais ce fut au prix d’un ralen­tis­se­ment dras­ti­que de la vie de l’Église, d’une hiber­na­tion donc. Encore aujourd’hui, depuis trois semai­nes et encore pour trois semai­nes, les messes domi­ni­ca­les publi­ques sont défen­dues dans tout le dio­cèse : Omicron en est la cause. La soli­tude et la neu­ras­thé­nie sont aussi des effets de cette hiber­na­tion forcée. Comme l’a évoqué judi­cieu­se­ment un confrère fran­cis­cain de 91 ans : « L’Église s’est bien occu­pée de pré­ser­ver la santé des fidè­les, mais a négligé par­fai­te­ment leur salut, c’est-à-dire leur santé spi­ri­tuelle. » J’ai peur qu’il n’ait pas tout à fait tort.

Je me demande si mes confrè­res prê­tres hiber­nent également le diman­che. Moi non plus, je ne peux célé­brer la messe parois­siale. Mais j’ai la chance d’être l’aumô­nier du cou­vent des car­mé­li­tes de Tokachi. La messe est semi-privée et auto­ri­sée. C’est pour moi une grande grâce. Alors donc ce matin, avant même que les dénei­geu­ses esquis­sent leurs pre­miers pas de danse, ma voi­ture fière et rouge s’est atta­quée à la vierge imma­cu­lée, je veux dire, à la neige toute neuve, pour me mener à la messe domi­ni­cale des car­mé­li­tes. Après que mon balai de com­pé­ti­tion m’a permis de déga­ger cette épaisse neige de ma voi­ture, et après une quin­zaine de kilo­mè­tres en écoutant les laudes du diman­che des moines de Tamié, je suis arrivé sans encom­bre à 6 h 30 au carmel pour y pré­pa­rer ordi­na­teur et caméra afin de dif­fu­ser sur YouTube en direct la messe domi­ni­cale. Depuis le début des res­tric­tions sani­tai­res, il y a déjà deux ans, les car­mé­li­tes m’ont auto­risé à dif­fu­ser chaque diman­che la messe sur YouTube à la condi­tion que je res­pecte la clô­ture. Je ne vous raconte pas la trouille que j’avais au début. Lorsque mon homé­lie est nulle, lors­que je n’arrive pas à ali­gner deux mots japo­nais cor­rects à la suite (et ça arrive), lors­que je bafouille ou bara­gouine, je me ras­sure en me per­sua­dant que cette mau­vaise homé­lie ter­mi­née, elle s’évanouira natu­rel­le­ment avec le temps qui passe. Mais envoyer une homé­lie sur YouTube, ce n’est plus la même affaire. À moins d’effa­cer la vidéo dans la foulée évidemment… ce que je ne fais pas. Alors j’ai pris mon parti d’être par­fois nul. Et si à tra­vers cette fai­blesse ou cet échec, quel­que part quelqu’un peut en tirer parti… J’ai rangé depuis long­temps mon orgueil. Et la prière des car­mé­li­tes accom­pa­gne toutes les per­son­nes sus­cep­ti­bles de trou­ver dans cette vidéo domi­ni­cale l’unité ecclé­siale et le sou­tien spi­ri­tuel en ces temps mal­me­nés. Certes, seule la messe du diman­che est dif­fu­sée sur Internet, mais il n’empê­che que chaque jour que le Seigneur fait, je quitte mon pres­by­tère à 6 heures pour aller y célé­brer la messe. Depuis que je suis à Obihiro, je consi­dère cette messe quo­ti­dienne comme une grande retraite per­pé­tuelle.

Enfin, puis­que je me suis remis à pren­dre l’avion, quand je ne suis pas à Tokyo ou ailleurs au Japon. Là, je me fais rem­pla­cer par un confrère fran­cis­cain qui vient de Kushiro, à 130 kilo­mè­tres d’ici. Et pour­quoi donc, je vous prie ? Parce que mes confrè­res des Missions Étrangères au Japon ont eu la drôle d’idée de m’élire res­pon­sa­ble de leur groupe pour un mandat de cinq ans à comp­ter de février 2021. Cette nou­veauté m’oblige à repen­ser mon tra­vail mis­sion­naire, car il me faut désor­mais m’occu­per de mes confrè­res en pré­pa­rant et ani­mant des ren­contres stu­dieu­ses ou spi­ri­tuel­les, en fai­sant l’inter­face entre les MEP et les auto­ri­tés de l’Église japo­naise et en reliant notre groupe MEP du Japon avec les autres grou­pes répar­tis en Asie ainsi qu’avec Paris. Et je ne vous parle pas de la pape­rasse ! Cela dit, je ne fais tou­jours pas la vais­selle. Si bien que chaque mois je passe une semaine au ser­vice des MEP à Tokyo, centre à partir duquel je peux rayon­ner sur tout le Japon en visite chez mes confrè­res répar­tis çà et là… Ce qui m’a valu, il y a quel­ques semai­nes, de pré­si­der les funé­railles du père Jean Pencrec’h, notre plus ancien confrère, 97 ans, à Kobé. J’en étais très ému. Au mois de mars, j’irai à Hakodaté y visi­ter mon confrère Philippe. Avec un peu de nos­tal­gie, car il a actuel­le­ment la charge de la paroisse de Yunokawa où j’ai passé 10 ans de ma vie mis­sion­naire… Il est temps que j’y aille, car il est nommé à partir d’avril curé de… Obihiro. Oui, exac­te­ment, là où je suis curé actuel­le­ment… J’ai demandé à l’évêque de Sapporo de consi­dé­rer mon métier sup­plé­men­taire et mes absen­ces néces­sai­res pour le mener à bien. Philippe arri­vant comme nou­veau curé, je deviens coo­pé­ra­teur… Ce qui me donne une liberté accrue.

En 2023, nous atta­que­rons l’année du lapin. Je vous en dirai plus l’année pro­chaine. Pour le moment, vivons plei­ne­ment cette année 2022. Je ne sais donc pas ce qu’elle nous réserve.

Si l’espoir n’est pas permis, que l’espé­rance prenne le relais. Et si l’espoir surgit, ne délais­sons pas l’espé­rance !

  Et cum Spiritu tuo Ainsi va la vie (...) Oh la vache, quelle

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