Philippe Lefebvre - Comment tuer Jésus ?

Sidération, honte, colère…

Par Origenius

29 octobre 2021

Je publie ici à titre per­son­nel une lettre que j’ai envoyée à mes confrè­res des Missions Étrangères pré­sents au Japon. Il y a des allu­sions (vais­selle par exem­ple) qu’eux seuls peu­vent com­pren­dre ; n’en prenez pas ombrage... Il m’a semblé juste également que je fasse part de ma pensée du moment.

Les réac­tions sont mul­ti­ples après la remise des conclu­sions de la Ciase [1]. On peut y ajou­ter la peur, la sus­pi­cion. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elles sont épouvantables. Plusieurs cen­tai­nes de mil­liers d’enfants ou ado­les­cents, en majo­rité des gar­çons, ont été abusés sexuel­le­ment par des clercs et des laï­ques enga­gés au sein même de l’Église de France depuis 70 ans.

En guise d’aparté limi­naire, j’aime­rais sim­ple­ment, en vous rap­pe­lant que je n’aime pas faire la vais­selle, nous en rions ou pes­tons selon l’état d’esprit, je suis prompt à lancer à la can­to­nade « Bon, on va faire la vais­selle ! » allant jusqu’à me saisir d’un tor­chon, mais jamais d’une assiette… En d’autres termes, en fran­çais, lorsqu’on dit « on », c’est sou­vent exclu­sif. Je laisse donc les autres faire la vais­selle. Ici, pour écrire ce texte, je n’ai pas voulu dire « on » pour m’exclure du pro­blème. Je n’ai pas voulu dire « nous » pour ne pas vous y inclure d’office. La manière de vou­soyer, tout élégante qu’elle soit, n’aurait pas convenu non plus. Alors j’ai décidé de dire « je » pour pren­dre mes res­pon­sa­bi­li­tés. Pour le reste, vous faites ce que vous voulez.

L’urgence et la gra­vité de la situa­tion pré­sente m’obli­gent à me posi­tion­ner et à poser la ques­tion qui fâche : Suis-je concerné ? Si je ne suis pas sujet à une amné­sie trau­ma­ti­que, il ne me semble pas avoir jamais été auteur d’une agres­sion sexuelle à l’égard d’enfants ou d’ado­les­cents. Ni jamais vic­time d’une quel­conque manière (j’espère ne pas avoir eu que de la chance). En me dédoua­nant ainsi, je ne me sen­ti­rais donc plus concerné ? Cependant, le rap­port de la Ciase affirme que la pédo­cri­mi­na­lité est un pro­blème sys­té­mi­que dans l’Église. Or, que le crime dénoncé revête un carac­tère « sys­té­mi­que » est, me semble-t-il, l’accu­sa­tion la plus forte portée à l’encontre de l’Église. En ce sens que ce carac­tère sys­té­mi­que serait non seu­le­ment l’abou­tis­se­ment néces­saire d’une orga­ni­sa­tion qui pro­dui­rait par elle-même les déri­ves qui l’affec­tent, mais encore, qu’en raison même de la nature de ce carac­tère, l’Église ne pour­rait pas se sous­traire à ses effets délé­tè­res. L’ins­ti­tu­tion Église est ainsi faite qu’elle pro­dui­rait « néces­sai­re­ment » les maux et crimes dont on l’accuse aujourd’hui. Cette accu­sa­tion est grave et ne souf­fri­rait pas qu’on la balaye d’un revers de la main sous pré­texte qu’elle serait infon­dée ou exa­gé­rée. Et, per­son­nel­le­ment, je ne suis pas étranger à l’orga­ni­sa­tion de l’Église et à ses pra­ti­ques. Si elles sont accu­sées de pro­duire de telles déri­ves, elles m’inter­ro­gent néces­sai­re­ment.

Diable, je ne peux donc pas me déro­ber à si bons comp­tes : je dois penser mon état sacer­do­tal, la manière d’exer­cer mon minis­tère, mon être rela­tion­nel tant à l’égard du Christ qu’à celui des chré­tiens et non chré­tiens, ma rela­tion avec la hié­rar­chie ecclé­siale ou mon rap­port à la Parole de Dieu comme autant de biais ecclé­siaux par­ti­ci­pant poten­tiel­le­ment de ce pro­blème sys­té­mi­que.

Le pape François a bien intro­duit ce sujet en nous deman­dant de lutter contre le clé­ri­ca­lisme, source de bien des dévian­ces tant du côté des chré­tiens que du côté des prê­tres eux-mêmes. Le clé­ri­ca­lisme étant une manière déviante d’être prêtre, pre­mière source mise au jour des déri­ves dénon­cées actuel­le­ment. Malheureusement, évoquer, voire invo­quer, le clé­ri­ca­lisme suffit par­fois à le glis­ser dans une boîte-archive étiquetée « à trai­ter » avec le sen­ti­ment diffus qu’on n’y revien­dra plus, que l’affaire est fina­le­ment « clas­sée », qu’elle est bien rangée, et qu’elle res­tera en sus­pens le reste de nos jours par manque de cou­rage, manque d’outils intel­lec­tuels ou spi­ri­tuels pour décor­ti­quer l’impor­tune. On s’en conten­tera, et l’on se per­sua­dera peut-être qu’on a résolu la ques­tion par le fait qu’on est d’accord pour en dénon­cer les excès sans savoir pour­tant com­ment trou­ver les solu­tions adé­qua­tes, sans se sou­cier fina­le­ment de sa propre ten­dance au clé­ri­ca­lisme. La ten­ta­tion sera grande de trou­ver plus « clé­ri­cal » que soi par sa tenue ves­ti­men­taire, par sa ten­dance litur­gi­que ou que sais-je encore ? Notre réflexion risque même d’être mort-née à cause de slo­gans forgés à l’emporte-pièce, comme un dis­cours établi et défi­ni­tif. Personnellement, j’aime bien m’en tirer en dénon­çant les « inté­groï­des »…

Il en résulte un cer­tain nombre de sujets sur les­quels je ne peux pas me déro­ber, pré­tex­tant que je ne suis pas concerné. Je vais me per­met­tre de les jeter en vrac ici, à la manière d’un évangéliste lis­tant les effets malé­fi­ques ou béné­fi­ques sui­vant la manière dont on est ou non greffé au Christ… Pouvoir, sacra­lité, tabou, sexua­lité, mort, pater­nité, Écriture sainte, péché, jus­tice, idéo­lo­gie.

Décortiquer les vio­len­ces ou les abus induits par mon com­por­te­ment ecclé­sial n’est pas une aven­ture facile. En effet, c’est le fait de les désos­ser, d’en dis­tin­guer les roua­ges, d’en appré­hen­der la dyna­mi­que, qui va me per­met­tre de com­pren­dre com­ment j’en suis arrivé là. Si ce tra­vail est essen­tiel pour deve­nir ou rede­ve­nir prêtre selon le cœur de Dieu, force et de cons­ta­ter que je suis bien démuni pour l’effec­tuer.

Or, j’ai un outil indé­pas­sa­ble, un outil mer­veilleux, qui m’intro­duit au cœur des événements de ma vie. Cet outil est ma nour­ri­ture quo­ti­dienne. À moins de faire pro­fes­sion de jeûne, ce qui m’arrive mal­heu­reu­se­ment. Je peux, grâce à cet outil, passer au crible mes com­por­te­ments, mes fai­bles­ses autant que mes riches­ses, mes opi­nions ou mes idéo­lo­gies en les remet­tant chacun en cause pour les for­ti­fier ou les délais­ser afin de deve­nir plus juste, plus vrai, plus libre. Cet outil n’est autre que la Bible, la parole de Dieu faite chair en Christ. Elle retrace toutes les expé­rien­ces humai­nes, des plus dépra­vées aux plus nobles car elle les a toutes vécues, toutes souf­fer­tes ou exal­tées, toutes éprouvées, expli­quées, magni­fiées ou condam­nées, toutes trans­for­mées, par­fai­tes ou glo­ri­fiées. En d’autres termes, mes com­por­te­ments, qu’ils soient souf­france ou exul­ta­tion, trou­vent un écho en ce que la Bible, en col­lec­tion­nant des his­toi­res humai­nes tant que l’his­toire des Hommes, pose devant mes yeux toutes les situa­tions humai­nes étrangement ana­lo­gues à celles que je vis, et dis­pose à mes oreilles des paro­les étrangement ana­lo­gues à celles que je pro­clame ou entends ; qu’elles soient assas­si­nes ou vivi­fian­tes, toutes sont des expé­rien­ces humai­nes avec leurs lots de dégoût, de honte, mais aussi d’emprise, de pou­voir, on encore d’injus­tice ou de jus­tice, mais tou­jours avec un sens, une expli­ca­tion ou un chemin qui s’ouvre sur l’espé­rance ou la gué­ri­son tant pour les vic­ti­mes que pour les pour­ris.

Le Christ, en me deman­dant de « veiller », entend que je sois récep­tif à la lumière qui éclaire mon com­por­te­ment et que je sois à l’écoute de toute souf­france afin que ma parole soit juste, libé­rante et vivi­fiante. Veiller, ici, c’est un état d’esprit auquel je dois aspi­rer.

Or, en matière de pédo­cri­mi­na­lité, d’abus sexuels, de tabous, de secrets silen­ces, d’emprise psy­cho­lo­gi­que ou d’exer­cice tyran­ni­que du pou­voir, je suis bien démuni. Je suis même tombé de ma chaise en décou­vrant l’immen­sité de l’hor­reur révé­lée. Je ne pen­sais pas que ce fût pos­si­ble. À bien y regar­der, de cette liste à la Prévert res­sor­tent deux domai­nes dif­fé­rents ; l’un étant lar­ge­ment l’ori­gine de l’autre. Si je me sens étranger aux abus sexuels et à la pédo­cri­mi­na­lité, domaine consé­quent du sui­vant, suis-je vrai­ment étranger dans mon com­por­te­ment sacer­do­tal (ou clé­ri­cal ?) à l’emprise psy­cho­lo­gi­que ou à l’exer­cice tyran­ni­que de mon auto­rité, plus ou moins incons­ciem­ment, domaine à l’ori­gine du pré­cé­dent ? Si je pose en abs­cisse d’un côté le crime que je suis capa­ble de com­met­tre et de l’autre la sain­teté à laquelle j’aspire, où, hon­nê­te­ment, pose­rais-je le cur­seur cor­res­pon­dant à ma situa­tion sacer­do­tale per­son­nelle actuelle ? Si je sais que je ne suis pas un saint, et que mon orgueil m’auto­ri­se­rait à lais­ser quel­que espace entre ce cur­seur et la sain­teté, com­bien ma lâcheté me lais­se­rait-elle d’espace en regard du crime ?

Il me paraît donc urgent d’affron­ter ma situa­tion per­son­nelle afin de pou­voir dis­cer­ner si mon com­por­te­ment est libé­ra­teur ou tyran­ni­que, et sur­tout d’en com­pren­dre les res­sorts. Seule la com­pré­hen­sion de ceux-ci sera sus­cep­ti­ble de me donner des outils pour cor­ri­ger ma situa­tion si néces­saire.

Combien y a-t-il d’ecclé­sias­ti­ques qui, se croyant pro­ches de la sain­teté, sont en vérité de véri­ta­bles tyrans soi-disant au nom du Christ ? Bande de salo­pards ! Est-ce que je suis de ceux-là ?

Philippe Lefebvre - Comment tuer Jésus ?

Philippe Lefebvre - Comment tuer Jésus ?

Tout récem­ment, j’ai lu avec inté­rêt un ouvrage qui vient de paraî­tre, du père Philippe Lefebvre, op, dont le titre est évocateur : « Comment tuer Jésus ? » Il passe en revue les situa­tions cri­mi­nel­les évoquées ici, ses ren­contres avec les vic­ti­mes d’abus qu’il a pris le temps d’écouter, les dénon­cia­tions qu’il a effec­tuées pour mettre au jour toutes ses situa­tions dra­ma­ti­ques et les com­bats qu’il a menés contre l’ins­ti­tu­tion ecclé­siale, bien lâche en la matière par­fois, pour la vérité et la jus­tice. Mais sur­tout, il relit tout cela au crible de la Parole de Dieu. C’est un voyage dou­lou­reux, res­pec­tueux et sanc­ti­fiant. Je vous conseille ce livre, comme un outil de dis­cer­ne­ment pour ce sujet actuel. Une manière assu­ré­ment juste de se nour­rir de la Parole de Dieu !

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[1Commission indépendante sur les Abus sexuels dans l’Église

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