Urne funéraire de François-Xavier Idoï

Invitation au passage

Par Origenius

27 septembre 2021

Funérailles d’Antoine Matsui

Funérailles de mon­sieur Antoine Matsui à Kutchan

L’autre jour, j’ai célé­bré les funé­railles de deux per­son­nes, cha­cune de 96 ans.

Une vie bien rem­plie s’il en est ! Un cer­tain mon­sieur Matsui à Kutchan, et un cer­tain mon­sieur Idoï à Otaru. L’un porte pour nom de bap­tême Antoine, et l’autre, François-Xavier. Issus d’une famille chré­tienne, ils ont chacun reçu le bap­tême étant enfants. Ils auraient pu être copains d’école ou col­lè­gues de tra­vail. Leurs famil­les res­pec­ti­ves auraient pu être amies… qui sait ?


Urne funéraire de François-Xavier Idoï

L’urne funé­raire de Monsieur François-Xavier Idoï Shigé-Ichi

Seulement voilà, Kutchan et Otaru sont sépa­rées de val­lons et de col­li­nes, et à l’époque de leur enfance, ils n’ont vrai­sem­bla­ble­ment pas eu l’occa­sion de se ren­contrer. En ce qui me concerne, j’ai dû, avec ma voi­ture rouge, tra­ver­ser ces mon­ta­gnes en insis­tant un peu sur la vitesse pour être « à l’heure » pour le début des céré­mo­nies…

Par l’ima­gi­na­tion, je suis allé me bala­der dans les îles Kouriles. C’est cet archi­pel for­mant une guir­lande d’îles entre le Hokkaïdo et le Kamchatka. En japo­nais, il est sur­nommé « Chito Retto », l’archi­pel des mille îles. Je ne connais pas le sens de « Kouriles », mais l’influence russe est bien per­cep­ti­ble ! À l’extrême Nord, juste avant d’arri­ver sur le conti­nent en posant le pied sur la presqu’île du Kamchatka, se trouve cette petite île ovoï­dale dénom­mée en japo­nais « Shumushuto ». Elle est insi­gni­fiante. On se demande bien ce qui est passé par la tête de mon­sieur Idoï pour aller y mourir. C’est la Russie ! Il est Japonais ! Organiser le rapa­trie­ment de la dépouille pour célé­brer ses funé­railles au Japon n’a pas été simple. Ç’a pris un peu de temps.

Il est allé là-bas avec quel­ques com­par­ses, sans pas­se­port et avec des inten­tions dou­teu­ses. Les pro­blè­mes diplo­ma­ti­ques se sont ensui­vis. Les Russes n’ont pas appré­cié. Il leur a fallu du temps pour digé­rer leur colère, et pour se mettre à coo­pé­rer. Les auto­ri­tés loca­les, d’ailleurs, se sont fichées roya­le­ment de lui pen­dant un long moment ; avec le dédain de celui qui se consi­dère dans son bon droit pour celui qui est pris la main dans le sac. En matière de rela­tions nippo-russes, les sus­cep­ti­bi­li­tés sont à fleur de peau et toutes les occa­sions sont le ter­rain d’une joute per­pé­tuelle entre les deux voi­sins extrême-orien­taux.

Bref, entre ces deux-là, il a d’abord fallu que les esprits s’apai­sent…

Il n’est pas néces­saire de remon­ter trop loin dans l’his­toire com­mune des deux pays pour en com­pren­dre les dif­fé­rends.

Commençons par la fin de la Deuxième Guerre mon­diale. L’ulti­ma­tum adressé au Japon pour exiger sa red­di­tion lors de la confé­rence de Potsdam était fina­le­ment inac­cep­ta­ble du fait qu’il men­tion­nait l’abdi­ca­tion sans condi­tion de l’empe­reur. Certains his­to­riens pen­sent même que cette clause avait jus­te­ment pour des­sein de le rendre inac­cep­ta­ble afin de jus­ti­fier l’usage de l’arme ato­mi­que et de mon­trer la supé­rio­rité amé­ri­caine sur la sovié­ti­que.

Il était prévu, par la confé­rence du Caire, que les Soviétiques entrent en guerre contre le Japon afin de jus­ti­fier une par­ti­tion, à la manière de la Corée. Évidemment, les Américains fai­saient tout pour tor­piller cette éventualité d’où la démons­tra­tion de force ato­mi­que. C’est elle qui assoit la domi­na­tion amé­ri­caine sur le Japon, au détri­ment des objec­tifs de Staline sur celui-ci.
C’est donc devant cette fata­lité his­to­ri­que qu’ont pris place les barouds d’hon­neur d’un Japon exsan­gue et d’un Staline vexé.

Donc, Staline déclare sa guerre contre le Japon le 8 août, entre les deux bombes ato­mi­ques, afin de l’enva­hir autant que pos­si­ble par le Nord, et le Japon déploie ses der­niè­res forces pour l’en empê­cher.

L’empe­reur Hirohito, sur ces entre­fai­tes, déclare la défaite du Japon le 15 août alors que des com­bats entre les Soviétiques et les Japonais se dérou­lent sur les îles Kouriles. Six cents Japonais dans la force de l’âge sont allés se faire tuer, après la fin de la guerre tout près du Kamchatka pour apai­ser la vexa­tion de Staline sur cette partie de l’Extrême-Orient.

Quatre îles japo­nai­ses à l’est du Hokkaïdo ont été conqui­ses par les Soviétiques. Le Japon demande tou­jours à ce qu’elles lui soient ren­dues, et aujourd’hui encore, ce litige enve­nime les rela­tions russo-japo­nai­ses.

Monsieur Idoï, dont j’ai célé­bré les funé­railles à l’âge de 96 ans, est non seu­le­ment de la géné­ra­tion de ces jeunes qui ont com­battu contre les trou­pes de Staline sur les îles Kouriles, mais fai­sait partie des com­bat­tants. Il est donc une page d’his­toire, pour nous aujourd’hui, qui se referme. Tous les poli­ti­ques de cette époque sont morts. Les Soviétiques de Russie sont rede­ve­nus Russes. Et le Japon est un pays paci­fi­que.

Originaire d’Otaru, il était parti étudier à l’uni­ver­sité chré­tienne Sophia de Tokyo. Sa famille nour­ris­sait pour lui de légi­ti­mes espoirs, tel­le­ment il était doué. Mobilisé pour aller com­bat­tre les trou­pes de Staline jusqu’à l’extrême nord des îles Kouriles, il fait partie des six cents vic­ti­mes japo­nai­ses. Il est allé mourir sous les coups d’artille­rie de Staline à l’âge de 25 ans sur l’île de Shumushuto, le 18 août 1945, trois jours après la fin décla­rée de la guerre. Sa maman, qui atten­dait son retour contre toute espé­rance, est décé­dée en 1947.

Trois de ses huit frères et sœurs sont aussi décé­dés avant de savoir ce qu’il était devenu, même si tous savaient qu’il était mort au combat. Ce n’est que très récem­ment que des fouilles entre­pri­ses ont permis la décou­verte d’une qua­ran­taine de dépouilles de com­bat­tants japo­nais sur cette île. La conser­va­tion cor­recte sur lui de son sceau en bois sur lequel on peut encore aujourd’hui déchif­frer son nom, Idoï, a orienté les recher­ches en parenté afin de confir­mer son iden­tité.

C’est ainsi que les auto­ri­tés japo­nai­ses ont contacté en 2015 ses frères et sœurs pour leur annon­cer la pos­si­ble décou­verte du corps de leur frère aîné dis­paru depuis soixante-dix ans.

Remise des cendres

Les auto­ri­tés de la pré­fec­ture du Hokkaido vienne remet­tre les Cendres de Monsieur Idoï Shigé-Ichi à ses frères et sœurs.

Quelle ne fut pas leur sur­prise ! Sans avoir fait un trait sur la com­pré­hen­sion de la fin tra­gi­que de leur frère, ils avaient acté cette inter­ro­ga­tion sans réponse…
C’est donc avec crainte et espoir qu’ils se sont volon­tiers prêtés aux pro­to­co­les de recher­che de parenté au tra­vers de tests ADN. Confirmation ! La dépouille du grand frère a été retrou­vée.

Ses restes ont été enfin rendus à sa famille, émue, au mois d’octo­bre 2016. Soixante et onze ans après sa mort. S’ensui­vi­rent plu­sieurs céré­mo­nies civi­les et offi­ciel­les afin de com­mé­mo­rer le sacri­fice d’un jeune Japonais pour la pré­ser­va­tion et l’inté­grité du ter­ri­toire de son pays et son rapa­trie­ment dans la mère patrie. Le contraste est sai­sis­sant entre le rappel de cette page d’his­toire dou­lou­reuse autour de la dépouille mor­telle d’un soldat à peine sorti de l’ado­les­cence et de son « retour » dans sa famille plu­sieurs dizai­nes d’années plus tard, au creu­set d’un Japon paci­fié.

Idoï Shigé-Ichi, étudiant

En quel­que endroit que je sois envoyé, je suis prêt à aller cher­cher la paix sur la Terre !

Antoine Matsui, de Kutchan, a quitté cette vie ici-bas après l’avoir vécue plei­ne­ment. Sa famille en était très reconnais­sante. Son contem­po­rain, François-Xavier Idoï, d’Otaru, se l’est fait voler à l’âge de 25 ans, de la plus incom­pré­hen­si­ble des maniè­res. Alors qu’il était étudiant à l’uni­ver­sité Sophia de Tokyo, à la veille de la remise des diplô­mes, il avait com­posé un vers sur l’album de sa classe. Sa petite sœur, madame Idoï Aï, l’inter­prète ainsi : « En quel­que endroit que je sois envoyé, je suis prêt à aller cher­cher la paix sur la Terre ! » Ainsi, en réa­li­sant para­doxa­le­ment ce vers, il est aisé de reconnaî­tre que François-Xavier a offert sa vie pour que son pays ne sombre pas irré­mé­dia­ble­ment dans l’obs­cu­rité. Ce sacri­fice a permis à Antoine, à force de labeur quo­ti­dien, véri­fié dans la lon­gueur de sa vie, de cons­truire un Japon renou­velé, apaisé. L’un et l’autre ont cons­truit le Japon d’aujourd’hui.

Les funé­railles de François-Xavier Idoï dans l’église de Tomioka à Otaru étaient emprein­tes de dignité et d’émotions. Ses cinq frères et sœurs pré­sents mêlaient la joie de la redé­cou­verte de leur aîné au sou­la­ge­ment de la conclu­sion heu­reuse d’un vieil événement tra­gi­que. Mus par une foi pro­fonde en la résur­rec­tion, ils ont témoi­gné d’une espé­rance que leur frère aîné lui-même por­tait et ont entraîné sur ce chemin d’espé­rance toutes les per­son­nes pré­sen­tes à la célé­bra­tion. Parmi les­quel­les se trou­vaient des auto­ri­tés offi­ciel­les, les médias sous toutes leurs formes, les chré­tiens de la paroisse d’Otaru et alen­tour. Je n’oublie­rai pas la pro­fonde émotion de cet autre homme pré­sent, de 96 ans, qui n’était autre qu’un de ses cama­ra­des d’école pri­maire.

Dans le cœur rempli d’émotion de toutes ces per­son­nes venues lui rendre un der­nier hom­mage affleu­rait cette expres­sion banale, mais tel­le­ment riche de sens en la cir­cons­tance : « お帰りなさい ! » (O Kaérinasai !) « Bon retour chez toi ! » Après ces lon­gues années d’exil, cette longue pâque, ce long « pas­sage », il est enfin de retour à la maison. Dans une pers­pec­tive chré­tienne, on peut remar­quer que le Christ lui-même inter­pelle chacun d’entre nous avec la même salu­ta­tion. Lorsque l’heure est venue, lors­que, par la grâce de Dieu, nous pas­sons de cette rive à l’autre, lors­que le moment de la résur­rec­tion s’invite dans notre vie, le Christ lui-même nous invite à ren­trer à la maison en nous accueillant par cette magni­fi­que salu­ta­tion. J’aime à penser que la litur­gie des obsè­ques nous mani­feste ici-bas ce que le Christ réa­lise pour ceux et celles qui arri­vent au seuil de la maison éternelle.

« François-Xavier Idoï Shigé-Ichi, sois le bienvenu chez toi ! »

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