Vers l'autre rive

Vers la confiance

Par Origenius

5 septembre 2021

Lors de mes vacan­ces fran­çai­ses, j’ai sur­tout pro­fité de la litur­gie qui était pro­po­sée en ces dif­fé­rents lieux que j’ai pu visi­ter. À Paris, à Tamié, sur les rives du Cosson, dans les Cévennes, à Lourdes, aux Missions Étrangères. Profiter veut dire pour moi avoir la joie de par­ti­ci­per à une litur­gie que je ne pré­side pas. Ainsi le carac­tère et l’ori­gi­na­lité pro­pres de telle ou telle assem­blée fut autant d’occa­sions d’accueillir ses riches­ses, che­mins par les­quels le Christ se dévoile de manière pour moi inha­bi­tuelle, variée et nuan­cée ; les inter­ro­ga­tions nou­vel­les autant que les expres­sions chré­tien­nes ont nourri ma foi autre­ment que ne le per­met­tait mon train-train habi­tuel et ron­ron­nant. C’est la grâce des vacan­ces ! J’ai pour­tant pré­sidé l’eucha­ris­tie et prêché à trois repri­ses, à ma manière évidemment. Voici ici retra­cées libre­ment et dans le désor­dre quel­ques idées que j’ai déve­lop­pées. La lec­ture est libre !

Moïse ?

Moïse est connu par tout le monde, et il est reconnu comme le plus grand des pro­phè­tes, pré­fi­gu­rant même la per­sonne du Christ lui-même. Dans la Bible, il ne fait aucun doute pour per­sonne qu’il fut le pro­phète par lequel le peuple hébreu, réduit en escla­vage en Égypte, a été libéré. Pourtant, ni sa qua­lité de pro­phète ni son auto­rité n’allaient de soi. Lui-même, « Égyptien par hasard et étranger chez les Hébreux », oppo­sait à la voca­tion à laquelle le Seigneur l’appe­lait son bégaie­ment. Comment peut-il se faire porte-parole de Dieu avec de tels anté­cé­dents ? Comment peut-il inter­cé­der auprès de Pharaon avec de si médio­cres com­pé­ten­ces ? Comment peut-il espé­rer faire reconnaî­tre son auto­rité auprès du peuple hébreu, alors qu’il risque d’appa­raî­tre plutôt comme un traî­tre, un men­teur, un espion ? Des obs­ta­cles en réa­lité bien­ve­nus afin que le peuple hébreu puisse reconnaî­tre en l’action de Moïse l’œuvre de Dieu lui-même !

L’espérance du salut à l’épreuve

Le peuple hébreux aspire-t-il à la déli­vrance, à la liberté ? Rien n’est moins sûr. Certes il se plaint du mau­vais trai­te­ment qui lui est infligé : les bri­ma­des, les caden­ces de tra­vail infer­na­les, la sou­mis­sion au peuple égyptien... Bref, leur escla­vage est réel. Pourtant son aspi­ra­tion à la liberté se heurte aux limi­tes bien humai­nes, le toit et la nour­ri­ture. J’en veux pour preuve les récri­mi­na­tions à l’encontre de Moïse, alors que la tra­ver­sée du désert se fai­sait dan­ge­reuse à mort : « Tu veux notre mort ? Que nous as-tu fait quit­ter l’Égypte ? Là-bas, nous avions le gite et le cou­vert ! Ici nous mour­rons de faim dans la cha­leur du désert ! Retournons ! » Il s’en est fallu de peu que Moïse finisse lynché et que l’entre­prise de salut de Dieu se ter­mine ici, sur un échec pure­ment humain. Les Hommes ont du mal à dési­rer ce que Dieu veut pour eux. Le prix de la liberté est inac­ces­si­ble. Rester dans la médio­crité leur convient.

La pâque

En fait, ils ont raison. Quand ils récri­mi­nent en pré­ten­dant que Moïse veut leur mort, ils n’ont pas tout à fait tort. Même si c’est encore flou. La pro­messe de Dieu, c’est une terre où coule le lait et le miel. Elle est au-delà du désert, et il faut qua­rante ans pour la rejoin­dre. Durée sym­bo­li­que s’il en est. Même Moïse n’y est pas entré et l’a vue de loin. La durée d’une vie. Alors donc selon l’his­to­ri­cité bibli­que plus proche du sens pro­fond à lui donner que l’his­to­ri­cité chro­no­lo­gi­que véri­fia­ble, seuls les des­cen­dants de ceux qui ont quitté l’Égypte sont entrés dans cette terre pro­mise. Autant dire qu’il faut bien mourir pour accueillir ce que Dieu veut pour nous. C’est le sens pro­fond de la pâque, un pas­sage qui pré­fi­gure celui de l’escla­vage à la liberté, ou de la mort à la vie. Ici, on tra­verse un désert le temps d’une vie, étendue hos­tile où règne la mort que les Hébreux fran­chis­sent pour attein­dre la vie pro­mise.

Aller sur l’autre rive

Dans l’évangile, le Christ tra­verse plu­sieurs fois le lac de Galilée, de nuit, dans la tem­pête, sans même s’en sou­cier par­fois, ou même en mar­chant sur l’eau, manière de dire qu’il règne sur cette étendue d’eau hos­tile. Il enjoint à ses dis­ci­ples d’« aller sur l’autre rive », à quit­ter cette côte de cer­ti­tude et de confort, à quit­ter cette vie pépère, dont il fait com­pren­dre qu’elle est inin­té­res­sante. Ou plutôt qu’elle ne cor­res­pond pas à la dignité des fils et filles de Dieu. L’épreuve de la tem­pête ou celle de la nuit évoquent le pas­sage à tra­vers la mort. La féli­cité de rejoin­dre en paix la côte oppo­sée et espé­rée signi­fie la renais­sance accueillie. Ici, l’étendue d’eau est une enne­mie. On y meurt noyé si l’on s’y laisse immer­ger. On en res­sus­cite si l’on se laisse relevé par le Christ ainsi que Pierre en a fait l’expé­rience. Par l’eau du bap­tême, on meurt avec le Christ et l’on res­sus­cite avec le Christ. Tentons !

Où trouver un sens à nos épreuves ?

Afin de nour­rir notre foi, nous sommes invi­tés à affron­ter les épreuves de la vie en les confron­tant à ces illus­tres expé­rien­ces dont le sym­bo­lisme nous donne le sens et la fin. Les Hébreux récri­mi­nent ver­te­ment contre Moïse, remet­tent en cause son auto­rité, expri­ment des argu­ments vrais. L’épreuve se mue en combat entre une situa­tion établie et confor­ta­ble (le gîte et le cou­vert) et une autre, inconnue, pro­mise, qui n’est nour­rie que d’espé­rance et de confiance. Entre le confort rela­tif et l’espé­rance d’une dignité qui sied à l’huma­nité se situe le pas­sage mortel du désert ou de la tem­pête lacus­tre. En d’autres termes, chré­tiens, c’est-à-dire per­son­nes incor­po­rées au Christ, sommes-nous cons­cients de devoir les relire à l’aune de ces expé­rien­ces fon­da­tri­ces ? Les Français sont répu­tés pour râler à propos de tout et de rien. Ils expri­ment leurs peurs, leurs dépits, leurs inquié­tu­des. Quoi de plus légi­time ? Qui est Moïse ?

Moïse pour aujourd’hui

Oui, qui est leur Moïse ? Ayant la légi­time auto­rité épurée par ces expé­rien­ces fon­da­tri­ces, non celle qui est fan­tas­mée à la mesure des opi­nions émotionnelles ? Quel Moïse, alors qu’il est dans le viseur des sni­pers en gilets jaunes et des anti-vax, va les écouter ? Intercéder pour eux ? Trouver des solu­tions ? Évidemment, la crise du Covid 19 est notre désert du XXIe siècle, notre pas­sage vers un monde dif­fé­rent qui fera passer la nos­tal­gie du monde d’antan comme por­tion négli­gea­ble. Encore faut-il, comme les Hébreux ou Pierre accueillir avec confiance, c’est-à-dire en sur­mon­tant nos peurs inva­li­dan­tes et recro­que­villan­tes, le monde d’après auquel tous aspi­rent. Avec crainte et trem­ble­ment ? Ou avec espé­rance et confiance ? Au milieu du gué, nous sommes. Avons-nous le choix de rebrous­ser chemin au risque de voir per­du­rer cette situa­tion déser­ti­que ? Ou, avec confiance, accé­lé­rer le pas dans un élan de soli­da­rité mutuelle ?

Qu’est-ce que c’est ?

Moïse, inter­cé­dant auprès de Dieu, s’est vu donner une solu­tion pour tout le peuple, une espèce de ration de survie quo­ti­dienne, de tablette pro­téi­née sans forme ni saveur, jusqu’ici inconnue à propos de laquelle chacun s’est exclamé : « Man Hou ? », « Qu’est-ce que c’est ? » Depuis on appelle ça la manne et l’on s’ima­gine que c’est du pain. Et puis quoi encore ? Ce qu’ils savent à propos de cet insi­pide don du ciel, c’est qu’il va leur per­met­tre de passer le cap de la crainte et du déses­poir pour conti­nuer la route. De se deman­der ce qu’est cette sub­stance est légi­time. Mais il y a péril. Y a-t-il urgence à faire confiance aux per­son­nes ayant légi­time auto­rité (ici Dieu à tra­vers Moïse), ou bien notre pro­pen­sion à décor­ti­quer ledit objet pour répon­dre à notre ques­tion légi­time « Qu’est-ce que c’est ? » s’appa­ren­tera plus à notre capa­cité à la défiance jusqu’à la pro­cla­ma­tion de l’illé­gi­ti­mité de Dieu par Moïse ? Au choix !

La crise

Concrètement, il faut trans­po­ser clai­re­ment. Comme je l’ai dit à l’ins­tant, la crise du Covid-19 est notre épreuve déser­ti­que. En japo­nais, le mot crise est com­posé de deux carac­tè­res dont l’éloquence peut nous éclairer. Le pre­mier veut dire « danger ». Il n’est pas dif­fi­cile à com­pren­dre. Le deuxième signi­fie « chance, oppor­tu­nité ». Autant dire que ce mot ne revêt pas le carac­tère pres­que exclu­si­ve­ment néga­tif dont on l’affu­ble en Occident. Il est beau­coup plus posi­tif en Asie. Il sug­gère une occa­sion de rebon­dir et d’aller de l’avant. (Il est facile à rete­nir, il se pro­nonce kiki.) Essayons de fran­chir cette épreuve en consi­dé­rant cette crise comme une occa­sion pour cons­truire et accueillir avec confiance un monde renou­velé. La défiance à l’inverse donne libre cours à la nos­tal­gie sté­rile, au recro­que­ville­ment, bref, à l’expres­sion de nos peurs et inquié­tu­des han­di­ca­pan­tes. Essayons plutôt la confiance mobi­li­sa­trice.

Légitimité du prophète

La confiance convo­que l’énergie, le dépas­se­ment de soi et l’espé­rance. Tout le contraire de la défiance. Autant dire qu’un chré­tien est plus proche de l’Évangile en fai­sant confiance qu’en décli­nant la défiance à tous les cas. D’ailleurs, en lan­gage reli­gieux, on dit « foi ». On fait confiance idéa­le­ment à la per­sonne qui a la légi­time auto­rité de déployer les solu­tions décou­ver­tes. Qu’on l’aime ou non, ce n’est pas le pro­blème. Moïse était détesté (même si c’est dif­fi­cile à conce­voir), mais c’est à lui que reve­nait la charge de déployer les solu­tions, car c’est lui qui était légi­time. Qu’on les aime ou non, nos gou­ver­ne­ments sont légi­ti­mes à trou­ver les solu­tions. Prenons garde que nos opi­nions émotionnelles ne rui­nent cette confiance néces­saire et nous éloignent des rares solu­tions dis­po­ni­bles à ce jour. Se convain­cre qu’ils our­dis­sent des com­plots pour jus­ti­fier notre défiance mani­feste notre désar­roi face à l’inconnu.

Le vaccin, c’est quoi ?

La manne moderne pour tra­ver­ser cette crise déser­ti­que, c’est le vaccin. Il est bien sûr légi­time de s’inter­ro­ger à son propos : « Qu’est-ce que c’est ? » — « Man Hou ». Se poser la ques­tion légi­ti­me­ment impli­que de cher­cher des répon­ses éprouvées par la vérité. Les répon­ses élaborées a priori par la défiance sont, elles, mêlées de toute sorte d’opi­nions fal­la­cieu­ses nour­ris­sant la défiance elle-même, qui en est le socle. C’est un cercle vicieux entre­te­nant sa raison d’être. S’il fal­lait une preuve sup­plé­men­taire que la défiance ne permet pas de passer sur l’autre rive, en voilà une. Les argu­ments fal­la­cieux entre­te­nant la défiance sont connus, fan­tas­ma­ti­ques et faci­les à réprou­ver : big pharma, recul insuf­fi­sant, plus dan­ge­reux que le virus lui-même, n’empê­che pas d’être conta­miné (évidemment), mor­ta­lité supé­rieure à la mala­die, sans oublier la 5G, les nano­par­ti­cu­les, les espions chi­nois et le cancer dans cinq ans.

Vers la confiance

L’argu­ment conclu­sif de la défiance, c’est le ratio béné­fi­ces inconvé­nients qui serait en défa­veur de la vac­ci­na­tion. Même si cet argu­ment va à l’encontre de toutes les cons­ta­tions sta­tis­ti­ques actuel­les, à titre per­son­nel, je ne pense pas que la bataille puisse se jouer entre les bataillons d’argu­ments pour ou contre. Chacun étant légi­time à argu­men­ter selon ce qui fonde sa pensée, tenant que la vérité vraie ou fan­tas­mée est à géo­mé­trie varia­ble selon les indi­vi­dus. En appuyant notre réflexion sur l’expé­rience bibli­que des Hébreux ou des dis­ci­ples du Christ, nous cons­ta­tons que la bataille ne se joue pas sur le ter­rain des argu­ments convain­cants ou déci­sifs puis­que ce n’est pas leur véra­cité qui fonde la pensée des uns et des autres, mais sur un état d’esprit qui pour­rait se résu­mer ainsi : l’envi­ron­ne­ment intel­lec­tuel dans lequel nous bai­gnons est-il plutôt défiant ou plutôt confiant ? J’espère les chré­tiens confiants.

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