Le regard du Christ

Léonard à la barre !

Par Origenius

4 juin 2021

Je ne sais pas s’il convient d’emblée d’en faire une œuvre d’art, tant son his­toire tumul­tueuse nous ren­voie tour à tour sur des che­mins incer­tains ou vers des pos­tu­res péremp­toi­res, mais elle fait sans conteste l’objet de contro­ver­ses pas­sion­nées.

Laissez-moi vous raconter, telle que je la per­çois, l’his­toire récente d’une œuvre artis­ti­que.

En 2005, à Baton Rouge aux États-Unis, a été vendue dans une vente locale une quel­conque pein­ture pour 1175 dol­lars. Une bonne affaire, ou pas, pour son ven­deur qui l’avait acquise en 1957 pour quel­ques livres ster­ling. La toile avait été perdue pen­dant plus d’un siècle et demi et avait réap­paru dans un piteux état. Quelques res­tau­ra­tions plus tard, elle tape dans l’œil en 2008 d’un expert décla­rant à l’encontre de plu­sieurs autres que, si ça se trouve, ce serait bien le 16e Léonard, le Léonard égaré, le fameux « Salvator Mundi » repré­sen­tant le Christ bénis­sant le monde… Il n’en fal­lait pas plus pour échauffer les esprits, mettre le cœur des nou­veaux riches en cha­made, pous­ser des cris d’extase, tomber en pâmoi­son devant une œuvre que per­sonne n’a jamais vue, quoiqu’ayant déjà été dédai­gnée pour à peine plus d’un mil­lier de dol­lars trois peti­tes années plus tôt.

Associer le « Salvator Mundi » à Leonardo da Vinci suffit-il à faire de ce barbot un chef-d’œuvre ? Pour le porte-mon­naie et l’aura des nou­veaux riches ? Oui. Ne citons que les deux der­niers acqué­reurs. Dmitri Rybolovlev, appa­rat­chik et pré­si­dent du club de foot de Monaco, l’a acquise pour 127,5 mil­lions de dol­lars en 2013. S’est-il laissé sauver par le Sauveur à sa contem­pla­tion ? Certes non. L’objet a dû finir dans le coffre d’une banque suisse jusqu’en 2017. Le 15 novem­bre, au milieu d’une vente d’art moderne, plus encline à faire monter les prix, c’est à New York que Christie’s l’a mise à dis­po­si­tion, à des fins de plus-value pour son pro­prié­taire. Le secret sur le nom de son nou­veau maître s’est éventé comme un mau­vais élixir (pour moins de 450 mil­lions de dol­lars, plus rien n’est garanti !), puis­que c’est le sul­fu­reux prince héri­tier d’Arabie Saoudite Mohammed Ben Salman qui en a fait son « quatre-heures » avant de l’entre­po­ser dans un vague débar­ras de son yacht per­son­nel, pâle copie du paque­bot France. Il est mal parti pour se lais­ser sauver par le sujet de son tableau hon­nê­te­ment acquis pour quel­ques pié­cet­tes, qui elles, ont été mal acqui­ses à n’en point douter.

Le « Salvator Mundi » attri­bué à Leonardo da Vinci, actuel­le­ment la pro­priété de MBS, est-il un chef-d’œuvre ? MBS se bat comme un beau diable pour le faire reconnaî­tre comme tel. Son prin­ci­pal argu­ment est tout entier contenu dans la somme dont il a bien voulu se défaire pour cette acqui­si­tion de pres­tige, un pres­tige sur lequel il compte pour redo­rer sa propre répu­ta­tion aussi bien que celle de son pays. Rendez-vous compte ! L’Arabie Saoudite pos­sède un véri­ta­ble Léonard !

Un pres­tige qui devrait lui ouvrir les portes des musées les plus pres­ti­gieux, et pour cause. Au pre­mier rang des­quels, le Louvre. Celui d’Abu Dhabi, comme un galop d’essai, dont il aurait pu faire partie de la col­lec­tion per­ma­nente. Peine perdue : il n’a pas montré sa splen­deur au cœur des déserts pétro­li­fè­res. Et le Louvre de Paris serait-il le par­fait écrin pour magni­fier l’œuvre, pro­po­sée pour l’expo­si­tion Léonard com­mé­mo­rant les 500 ans de la mort du maître ? L’ambi­tion de MBS étant sans limi­tes, il exige que l’œuvre soit pré­sen­tée à l’égal de la Joconde… soit en vis-à-vis, sort de manière à ce qu’un seul regard les épouse cha­cune. Afin que le pres­tige de Monalisa détei­gne sur le besoin de reconnais­sance de MBS, pardon, du Salvator.

Bien que la Joconde ne fasse pas partie de l’expo­si­tion Léonard, car c’est une œuvre que l’on ne déplace pas, la ficelle était bien grosse pour détour­ner de l’exi­gence d’authen­ti­cité artis­ti­que dont doi­vent faire preuve les conser­va­teurs de notre musée natio­nal qu’aucune com­pro­mis­sion ne peut enta­cher.

La fin de non-rece­voir éloignera à tout jamais le « Salvator Mundi » des yeux de la plèbe pari­sienne et enta­chera le pres­tige espéré de MBS qui, vexé, conserve désor­mais son jouet pour lui tout seul dans son luxueux cabo­teur à l’abri des regards qui selon lui ne le méri­tent pas.

Mais les ambi­tions de MBS ne font pas non plus de cette œuvre une médio­cre toile sous pré­texte que quel­ques cen­tai­nes de mil­lions de dol­lars ne sont une raison ni suf­fi­sante ni néces­saire pour en faire un chef-d’œuvre. Elle en est peut-être un, mais pas pour de mau­vai­ses rai­sons.

Le regard du Christ

Si l’atmo­sphère géné­rale est bien léo­nar­des­que, com­ment expli­quer le morne regard du Christ ?

En réa­lité, il ne fait aucun doute que Leonardo da Vinci soit l’auteur prin­ci­pal de cette œuvre. Le qua­li­fier de « prin­ci­pal » impli­que que d’autres ont apporté leur savoir-faire à une œuvre dont il était l’ins­pi­ra­teur. Quelques pein­tres de son ate­lier, des artis­tes ayant acquis leurs com­pé­ten­ces auprès du maître, ont, très cer­tai­ne­ment « à la manière de », apporté leur touche artis­ti­que, mais aussi per­son­nelle et dif­fé­rente à ce tableau, dont on peine à dire que l’Artiste en est l’auteur unique. Quelques imper­fec­tions et dif­fé­ren­ces de style en four­ni­raient les argu­ments néces­sai­res. D’autre part, sa mau­vaise conser­va­tion au cours des siè­cles, ses dégra­da­tions ainsi que les res­tau­ra­tions iné­luc­ta­bles ont évidemment altéré son authen­ti­cité : ce que l’on voit aujourd’hui n’est pas ce que Léonard, assisté de ses ouvriers, a peint. Le temps a « œuvré » pour que les dégra­da­tions ainsi que les artis­tes res­tau­ra­teurs en soient deve­nus, à leur corps défen­dant, des auteurs.

En l’état, bien malin celui qui pour­rait affir­mer objec­ti­ve­ment que le « Salvator Mundi » est un chef-d’œuvre. Privilégier l’un ou l’autre cri­tère revient déjà à mettre en œuvre sa propre sub­jec­ti­vité. Il ne s’agit pas de s’enga­ger dans une impasse, mais d’expri­mer une opi­nion qui rece­vra ou non l’assen­ti­ment du plus grand nombre.

D’une cer­taine manière, puis­que le sujet est mis sur la table, la mise en œuvre de la gou­ver­nance au sein du groupe Japon des Missions Étrangères dégage quel­ques ana­lo­gies avec cette his­toire.

Une œuvre à accom­plir, des acteurs mul­ti­ples et variés aux inté­rêts diver­gents et aux enjeux à défen­dre sont les ingré­dients de cette gou­ver­nance. Des experts — de leur com­pé­tence —, des riches — de leurs pré­ten­tions —, des conser­va­teurs — de leur souci d’authen­ti­cité —, des res­tau­ra­teurs — de leur capa­cité artis­ti­que —, des péquins — de leur res­senti à l’emporte-pièce — auront tous leur petite idée sur l’œuvre à qua­li­fier.

Une décision peut-elle être considérée comme juste et vraie parce qu’elle ira dans le sens des convictions de quelques-uns des acteurs ? Et donc injuste et fausse pour d’autres, car leurs intérêts seront contraires ?

Alors, repre­nons cette his­toire afin de dégros­sir notre réflexion sur la gou­ver­nance. Oui, chez nous il y a un vrai chef-d’œuvre qui, contrai­re­ment au Salvator Mundi, ne souf­fre ni doutes ni inter­ro­ga­tions sur son authen­ti­cité, c’est l’« œuvre du Christ » à laquelle nous concou­rons à la suite du Seigneur par notre action mis­sion­naire. Cette œuvre est en deve­nir d’être un chef-d’œuvre, car son auteur est le Christ lui-même. Et nous, chacun, nous par­ti­ci­pons à son avè­ne­ment, selon l’appel spé­ci­fi­que du Seigneur et selon nos cha­ris­mes. Bien mal­heu­reux celui qui aurait la ten­ta­tion de se pré­ten­dre le nou­veau Léonard.

Mais par souci du bien et du beau si, ins­pi­rés de Léonard, nous par­ti­ci­pons comme sim­ples exé­cu­tants, sim­ples pein­tres, sim­ples appren­tis à la beauté de l’œuvre, et en en étant heu­reux, ce serait déjà une grande satis­fac­tion pour le maître.

Mais tra­çons des liens entre Mohammed Ben Salman et notre situa­tion de mis­sion­nai­res. Il nous montre deux écueils qu’il ne veut pas sur­mon­ter, des écueils qui sont pour nous des ten­ta­tions. 45.000.000.000 de Yens, ou 45 mil­liards de Yens, ou 450 oku yens, ça fait une belle somme ! Une somme qui jus­ti­fie à ses yeux que le « Salvator Mundi » soit reconnu comme une œuvre d’art ! Et même la plus grande œuvre d’art mon­diale !

Notre ten­ta­tion ana­lo­gue, c’est de croire que notre intel­li­gence, nos talents, nos cha­ris­mes, bref, toutes nos riches­ses suf­fi­sent en elles-mêmes à consi­dé­rer que l’œuvre que nous « pos­sé­dons », c’est-à-dire l’œuvre à laquelle nous concou­rons, soit notre œuvre, et si pos­si­ble une œuvre d’art ! Ce qui nous amène tout natu­rel­le­ment à la deuxième ten­ta­tion, celle qui consiste à nous servir de nos mul­ti­ples dons, cha­ris­mes, mais aussi notre expé­rience pour faire reconnaî­tre et sus­ci­ter notre propre gloire, ainsi que pré­tend le faire Mohammed Ben Salman : redo­rer son aura et celle de son pays. Aucune de ces deux pos­tu­res n’est au ser­vice de l’Œuvre-d’Art, aucune de ces deux atti­tu­des n’est au ser­vice de l’œuvre du Christ.

Nous sommes une mul­ti­tude d’acteurs à rem­plir notre rôle dans la réa­li­sa­tion du chef-d’œuvre du Christ. Chacun avec ses qua­li­tés et ses cha­ris­mes, et si pos­si­ble dans la condi­tion du ser­vi­teur dont la grande satis­fac­tion est la réa­li­sa­tion du chef-d’œuvre chris­ti­que.

Détails de la frise

Est-il envi­sa­gea­ble que le maître ait « oublié » de repré­sen­ter une partie de la frise du vête­ment du Christ ?

C’est notre mis­sion. Assurément, il convient de dif­fé­ren­cier les cha­ris­mes, pour tirer le meilleur de ceux qui les por­tent. Ce que MBS se refuse à faire.

  • MBS reconnaît-il les qualités des ouvriers peintres de Léonard ? Non ! Il nie leur existence afin que tous les mérites en reviennent uniquement au Maître.
  • MBS prend-il en compte la qualité ou non des restaurateurs qui se sont succédé au long des années pour faire de cette œuvre ce qu’elle est aujourd’hui ? Non ! Ils reçoivent le même traitement que les ouvriers peintres : ils n’existent pas.
  • MBS s’entoure-t-il d’avis éclairés pour déterminer avec précisions l’histoire de cette œuvre et, le cas échéant, en déterminer sa nature ? Non ! Ces avis doivent être conformes à ses fantasmes préconçus : ils doivent nécessairement concourir à la confirmation du chef-d’œuvre. Sus aux conservateurs du Musée au Louvre qui n’ont pas partagé les vérités fantasmatiques de MBS.
    En d’autres termes, pour l’élaboration de sa vérité, qui se doit d’être reconnue universellement, il n’a que la profondeur de son coffre en banque à opposer. C’est pathétique.

Il n’a de cesse que de vou­loir être glo­ri­fié lui-même par la glo­rieuse reconnais­sance de sa toile qu’il a du mal à obte­nir, car les « vrais » acteurs ne s’aven­tu­rent à l’iden­ti­fier que par le tru­che­ment de « vrais » argu­ments, et ne consi­dè­rent pas la somme astro­no­mi­que de 450 mil­lions de dol­lars comme de nature à four­nir un argu­ment d’authen­ti­cité valide. Évidemment. Il lui manque le dis­cer­ne­ment propre à aigui­ser son hon­nê­teté intel­lec­tuelle, tout ébloui qu’il est de ses lias­ses.

Il lui est impos­si­ble de s’en remet­tre aux per­son­nes qua­li­fiées et reconnues du fait de l’auto­rité qui leur est confé­rée en raison de leurs com­pé­ten­ces ou de leur exper­tise.

Le majeur de la main du Sauveur

Leonard de Vinci se serait-il laissé aller à cette erreur ana­to­mi­que gros­sière sur le majeur de la main bénis­sante ?

Celles-ci ont pris et pren­nent la peine de véri­fier hon­nê­te­ment les ori­gi­nes et les aléas de l’his­toire de cette œuvre, tâchant de ne pas être influen­cées par l’assaillant orgueil de MBS.

  • L’histoire de cette œuvre dévoile-t-elle que Léonard en est l’auteur principal ? Soit.
  • Indique-t-elle que ses « apprentis » ont largement participé à son élaboration ? Soit.
  • Montre-t-elle des défauts anatomiques incontestables et son manque de vivacité ? Soit.
  • Démontre-t-elle le soin relatif dont elle a bénéficié au cours des 500 ans de sa vie ? Soit.
  • Révèle-t-elle l’intervention de restaurateurs plus au moins fidèles à ce qu’ils considéraient comme l’original ? Soit.

Leur tâche est ardue, sujette à incom­pré­hen­sion. Cependant, elles sont libres de toute com­pro­mis­sion sus­cep­ti­ble de jeter le dis­cré­dit sur leur tra­vail. Leurs déci­sions ne souf­fri­ront pas du soup­çon de ter­gi­ver­sa­tions ni de favo­ri­tisme. Leurs conclu­sions seront « justes » en raison de l’auto­rité reconnue par le mandat qui leur est octroyé.

Le « Salvator Mundi » est bien le 16e tableau de Léonard de Vinci. D’un point de vue artis­ti­que, en raison de ses défauts et de son his­toire, il n’est pas le chef-d’œuvre fan­tasmé de MBS. Nonobstant ses pré­ten­tions méga­lo­ma­nia­ques, la conclu­sion des experts, qu’elle lui plaise ou non, qu’elle le déçoive on non, est beau­coup plus proche de la vérité et de la jus­tesse. En fait, son opi­nion sur l’œuvre n’a pas d’influence sur la vérité de l’œuvre.

Regrette-t-il ses 450 000 000 de dol­lars dépen­sés pour cette « croute » ? Qui sait ? Il a parié que son opi­nion rejoin­drait la vérité. Il a perdu. La vérité lui enjoin­drait-elle de ne pas se créer de vérité alter­na­tive (comme c’est la mode de nos jours) ? Voilà une nou­velle ten­ta­tion, moderne celle-là… à laquelle il serait prêt à suc­com­ber ? Une ten­ta­tion à laquelle l’amour et le ser­vice de la vérité nous gar­de­raient de suc­com­ber ?

De l’art de la gouvernance, ou la gouvernance est-elle un art, une œuvre d’art ?
 Et cum Spiritu tuoAinsi va la vie (...) Léonard à la barre

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