Appel de Lévi

Retraite ou retraite ?

Par Origenius

21 novembre 2007

40 ans, à la retraite !

Je ne suis pas fonc­tion­naire, ni che­mi­not, ni ne béné­fi­cie d’aucun régime spé­cial, ne fais pas grève pour en garan­tir un, ne mani­feste pas dans la rue pour le défen­dre. Je ne suis pas non plus insen­si­ble aux reven­di­ca­tions des uns, aux com­bats des autres : l’incer­ti­tude sur son avenir et sur celui des siens préoc­cupe tout un chacun légi­ti­me­ment.

40 ans, ce n’est que mon âge. Je ne sais pas du tout pen­dant com­bien d’années j’ai cotisé jusqu’à pré­sent pour ma retraite. Je ne sais pas non plus si je suis un actif, un chô­meur ou... La CSP à laquelle je cor­res­ponds semble être la der­nière, celle qui n’en est pas une, pudi­que­ment inti­tu­lée « autre ». (Aujourd’hui, on dit PCS, mais j’aimais bien CSP) Je sais aussi que je ne la pren­drai pas, cette retraite. Non pas que je pense passer l’arme à gauche pré­ma­tu­ré­ment, encore que je ne maî­trise pas ce fait, mais que 40 ans ne sont pas suf­fi­sants pour célé­brer des "noces d’or", puisqu’il en faut 50, et que dans mon cas, on appelle ça un jubilé. Et je sais par­fai­te­ment qu’il m’en manque 37, de ces années, (pas et demie, je pré­cise) pour faire que ce jubilé soit réa­lité pour moi ! Il faut donc que je tienne au moins jusqu’à 77 ans ! quel bel âge pour un jubilé d’or ! Cotisations jusqu’à 77 ans ? A la bonne heure, bon heur, bon­heur !

Métro-boulot-dodo. Expression tri­viale s’il en est. La vie est-elle d’une mono­to­nie si mono­tone, d’une pla­ti­tude si plate, d’une répé­ti­tion si répé­ti­tive qu’on ose la qua­li­fier ainsi ? « Vivement ce soir qu’on se couche ! La gueule dans le pâté : j’ai dû encore me lever du pied gauche ce matin ! » A ce régime-là, je com­prends qu’on veuille la fuir, l’éloigner, la remi­ser, l’aban­don­ner le plus tôt pos­si­ble, dans l’espoir de lui trou­ver un sub­sti­tut par trop hédo­niste : repos-goulot-popo ! Et la dif­fé­rence je vous prie ? C’est MOI qui choi­sis la plate et répé­ti­tive mono­to­nie de ma vie. Enfin juste pour deux ou trois ans puis­que je vais en mourir...

La caté­go­rie qui com­prend tous les « autres », je l’aime bien fina­le­ment. Elle accueille les gens inclas­sa­bles, ceux qui ne sont ni dans la pro­duc­tion, ni dans la pro­gres­sion, ni dans l’avoir plus, juste un peu plus. On y trouve les artis­tes, les reli­gieux, les phi­lo­so­phes, ceux qui ne « pro­dui­sent » rien d’autre que des ques­tions sur le sens de la vie, de l’être. « D’où viens-je ? Pourquoi suis-je là ? Où vais-je ? » « Pourquoi y a-t-il quel­que chose plutôt que rien ? » Ce sont des ques­tions fon­da­men­ta­les aux­quel­les tout homme est confronté. Il y a ceux qui pas­sent leur vie à cher­cher à y répon­dre par leur art, leurs réflexions ou leur prière. Et il y a ceux qui pas­sent leur vie à cher­cher à y répon­dre par leurs peurs, leur réflexe du repli égoïste, la ten­ta­tion d’avoir tou­jours plus, bar­ri­cade contre le néant immi­nent.

Mais oui, bien sûr que les artis­tes, les phi­lo­so­phes, les reli­gieux pro­fi­tent de l’effort de ceux qui tri­ment à pro­duire ! Je le reconnais volon­tiers ! Croyez-vous que le vieux Powermac sur lequel j’écris cette bafouille m’est tombé du ciel ? Bien sûr que non ! Il y a toute l’intel­li­gence, le dévoue­ment, l’abné­ga­tion du tra­vail humain dis­si­mu­lés dans ses entrailles, et j’en pro­fite bien.

Mais si ceux-ci pro­fi­tent de ceux-là, ceux-là ne pour­raient-ils pas pro­fi­ter de ceux-ci ?

Non, la vie n’est pas « repos, goulot, popo » se sub­sti­tuant à « métro, boulot, dodo » après 37 annui­tés et demie ou 40. Le défi n’est pas là. Où est-il donc alors ?

Comme je suis ni artiste ni phi­lo­so­phe, puis-je pren­dre mes gants de reli­gieux pour répon­dre ?

Lévi [1], vous savez, ce col­lec­teur d’impôts. Il en a amassé des lias­ses de billets, des pièces en or pour se fabri­quer, rien que pour lui, une tour d’ivoire, rem­part contre l’adver­sité, assu­rance pour sa vieillesse, cache-misère face à son néant. Mais il s’en est fait des enne­mis, ceux dont il a sou­tiré de l’argent en trop, certes, mais sur­tout ceux qui le consi­dè­rent comme « impur » du fait de sa col­lu­sion avec l’argent et avec les étrangers (romains). Il est de fait « sépa­rés » des « purs » et ne peut donc plus être en com­mu­nion avec la pureté divine... Alors il le fabri­que lui-même son espoir, son sens, son salut. C’est son magot, accu­mulé jour après jour, assu­rance illu­soire contre un avenir incer­tain : il lui faut juste s’étourdir de faux espoirs, de dis­trac­tions pour conju­rer sa peur intime du néant vers lequel il s’est tourné. Ses amis ? Uniquement ses sem­bla­bles. Ceux qui se sont enga­gés dans la même fausse route. Son rang social ? Sa pres­tance ? Son goût pour le luxe ? Illusion de réus­site mas­quant mal le grand vide inté­rieur. Sa grande com­pé­tence pro­fes­sion­nelle ? Sa connais­sance par­faite du code des impôts ? Ses magouilles tech­ni­ques ? Juste l’illu­sion de rem­plir ce vide inté­rieur. C’est un homme abouti ? Oui, mais il est com­plè­te­ment perdu...

De quoi va-t-il avoir besoin pour s’en sortir, pour autant qu’il ait cons­cience d’être sur une voie à contre-sens ? Un mira­cle ? Une étincelle ? Une regard bien­veillant ? Une atten­tion ? Une révo­lu­tion ? Une conver­sion ?

Tout à la fois sans doute : sa vie va chan­ger car il va accueillir (enfin) la ren­contre de son être à tra­vers le regard de celui qui le porte, le Christ. C’est la pre­mière fois de sa vie qu’il ren­contre quelqu’un qui ne le sépare pas (ni par l’insulte, ni par le pré­jugé, ni par la cri­ti­que, ni par la condam­na­tion). C’est le pre­mier regard qui éclaire le vide de son exis­tence et qui ne demande qu’à la rem­plir de lumière. Il fait l’expé­rience de l’amour qui donne à vivre ! Et par la même dyna­mi­que il décou­vre la vanité de toutes ses riches­ses : sa pau­vreté.

« Suis-moi » C’est ce que lui dit le Christ.

Personnellement, si quelqu’un ne deman­dait de le suivre sans autre forme de réflexion, je serais évidemment dubi­ta­tif. « Qui c’est celui-là ? » Mais dans le cas de Lévi, c’est une ques­tion qu’il ne se pose plus. En effet, il vient de faire l’expé­rience de la radi­cale nou­veauté, c’est un coup de foudre mys­ti­que. D’autre part, l’Évangile rece­lant quel­ques joyaux qu’il convient de décou­vrir, voici un détail que je trouve extra­or­di­naire : après que le Christ a dit à Lévi « suis-moi », il se retrouve lui-même dans la maison de Lévi. C’est celui qui est censé pré­cé­der qui jaillit au cœur même de celui qui est censé suivre. Le cœur de Lévi vient de se rem­plir d’être, de lumière, d’amour. Tout ce qu’il cher­chait à amas­ser en rang social, riches­ses, intel­li­gence, hon­neur pour décou­vrir le joyaux lumi­neux de sa vie vient de voler en éclat à tra­vers un simple regard d’amour, une geste de lumière, une ren­contre d’être. Il est comblé, il goûte à l’amour, au pardon, à la réin­té­gra­tion, en un mot, il est sauvé.

Voilà quelqu’un qui vient de donner sens à sa vie par la ren­contre de celui qui est le sens. Que faut-il ajou­ter ?

Le lec­teur com­pren­dra la vanité du tou­jours plus au détri­ment de l’être. Il com­pren­dra aussi que le tou­jours plus est un leurre excluant l’être. Et par là une impasse, tant il est dis­qua­li­fié pour répon­dre à la ques­tion de l’être.

Impasse donc que d’inves­tir un hypo­thé­ti­que bien-être maté­riel d’un pou­voir qui serait source de bon­heur. Ce n’est qu’une fuite en avant. Jamais ni le salaire, ni la retraite, ni le loge­ment, ni la voi­ture, ni le compte en banque, si miro­bo­lants soient-ils, ne com­ble­ront un être humain de ce qui fait qu’il doit deve­nir un être humain. 200 € de plus sur une feuille de paie, 8 mil­lions € de stocks-options : même combat vani­teux.

Par contre, si la dignité de cet homme passe par une aug­men­ta­tion de son salaire de 200 €, et l’aban­don des stocks-options de cet autre, alors il convient de faire le néces­saire. Mais il ne faut pas se trom­per de combat même si les moda­li­tés pra­ti­ques sont les mêmes.



Alors donc, je suis en retraite, pour une jour­née, et non pas à la retraite pour la fin de ma vie. Une retraite pour casser la dyna­mi­que envou­tante du « métro-boulot-dodo » et pren­dre du recul. Une retraite où je cher­che à me poser en face de celui qui est l’être afin de capter son regard qui rem­plit le mien de lumière, de paix, de séré­nité. Un regard qui me permet d’espé­rer autre chose que le « repos-goulot-popo ». Un regard que Lévi a accueilli, si bien qu’aujourd’hui encore, il est beau­coup plus connu sous le nom de Saint Matthieu.

Notez bien

[1Évangile de Marc (Mc2, 13-17)

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