Juste quelques mots

Par Origenius

19 mars 2021

Deux ans se sont écoulés depuis que j’ai reçu « Joseph » comme nou­veau prénom. Je célé­brais la messe chez les Carmélites de Daté. Pour une raison que je ne m’expli­que pas, elles m’ont sou­haité une bonne fête ce 19 mars, jour de Saint Joseph. Elles avaient pour­tant célé­bré la fête de Saint François-Xavier trois mois plus tôt en priant par­ti­cu­liè­re­ment pour moi. Loin d’en être com­passé, j’ai été heu­reux d’accueillir Joseph comme nom de bap­tême sup­plé­men­taire. Je ne rechi­gne pas à de nou­veaux amis par­ti­cu­liers ! Cette année, donc, en cette fête de Saint Joseph, voici une nou­velle médi­ta­tion de Noël.

Le syn­drome de la page blan­che. Le manque d’ins­pi­ra­tion. Lorsque ni les mots ni les idées ne vien­nent. Les muses sont défi­ni­ti­ve­ment absen­tes. Aucun vent pour souf­fle­ter cette voile. Un sur-place à tour­ner en rond sans hori­zon. Une lour­deur abys­sale et recro­que­villée. Il suf­fi­rait de quel­ques mots pour amor­cer la pensée. De bien les agen­cer dans un ordre fécond pour qu’ils pro­dui­sent un émerveillement. Quelques échantillons sensés et bien ordon­nés feraient jaillir quel­ques ful­gu­ran­ces. Mais la matière se dérobe en un silence ne lâchant rien. Tout est là pour­tant, pré­sent, tapi, pres­que en embus­cade, mais pas une brèche, rien. Faut-il pré­ser­ver le silence de la ges­ta­tion ? Avoir le cou­rage de la patience ? Provoquer une faille dans la pensée en deve­nir ? Ce ne sont que des mots pau­vres inac­cor­da­bles. Lourds et fai­bles. Sans mélo­die ni har­mo­nie. Bruts et mal dégros­sis à l’allure de bor­bo­ryg­mes. Comment y déce­ler une espé­rance ?

L’impa­tience est mau­vaise conseillère. Garder le cou­rage des mots sans queue ni têtes. Les lais­ser vivre et s’écraser si tôt contre un mur d’incom­pré­hen­sion, d’étonnement désolé, de réac­tion enten­due, de malaise contenu. C’est ainsi que des mots mal-nés-mal-dits sont déjà perdus aux che­mins des pen­sées bal­bu­tian­tes et évaporées. Ils ont tenté leur chance, ils n’ont pas résonné, ils n’ont pas trouvé d’échos, ils n’ont pas saisi au vol l’esprit de la pensée qu’ils auraient voulu servir. C’était trop tôt ? Précipité ? Seul le silence les aurait sau­ve­gar­dés, il ne les aurait pas gas­pillés, il aurait laissé l’espace pour l’aspi­ra­tion, pour le désir, pour l’attente. Il les aurait aimés, entre­te­nus, vivi­fiés, polis, boni­fiés. Il leur aurait donné le sens idoine. Ils les auraient gardés pour la pensée créa­trice et féconde, avec suf­fi­sam­ment de poids pour qu’ils en trans­met­tent l’esprit. L’impa­tience est la ten­ta­tion des inquiets.

La pusil­la­ni­mité quant à elle est la ten­ta­tion des per­fec­tion­nis­tes. Ils ne lâche­ront jamais un mot sans s’assu­rer de sa per­fec­tion. Autant dire que les mots tout aussi par­faits que mort-nés sont légion. Le silence ici se mue en carcan, en cami­sole. Ils crain­dront tou­jours qu’une fois lancé, un mot ne s’éprenne d’une féconde liberté et trouve un écho dif­fé­rent de celui qu’ils ont déter­miné avec force atten­tion. La néces­saire maî­trise dont ils pré­ten­dent se pré­va­loir est sté­rile. Un mot ne porte pas seu­le­ment une idée, il vivi­fie la pensée de celui qui l’accueille. Une pensée fécondée par un mot vivi­fiant s’émancipe en une satis­fac­tion nou­velle, une ouver­ture sur un monde jusqu’ici insoup­çonné, une liberté renou­ve­lée. Un mot, bien accordé avec quel­ques autres de ses sem­bla­bles, trans­por­tera bien plus que les sommes du sens de ses éléments. Il s’har­mo­ni­sera en une pensée vivante, en un mot, une parole.

Voilà pour­quoi je vou­lais parler de Saint Joseph. C’est un homme dont on n’a jamais entendu le son de la voix, ni l’accent des mots, ni même le cœur de la pensée. Il est à lui-même une médi­ta­tion sur le mys­tère de l’incar­na­tion. Sa voca­tion ? Accueillir un nou­veau-né, lui donner un nom — Jésus —, et l’élever. Rien que de très banal, fina­le­ment. À ceci près qu’il accueille un nou­veau-né dont on dit, d’après quel­ques mots qu’il a reçus, qu’il est le fils de Dieu, le Verbe, bref, en un mot, le Mot. Un Mot en deve­nir, un Mot bal­bu­tiant, un Mot en attente, un Mot en espé­rance. Cet enfant-Mot est pour l’heure muet. Il gazouille, bal­bu­tie. Il attend qu’on lui ensei­gne des mots pour expri­mer ses désirs de petit-enfant et pour déve­lop­per sa pensée qui est là, toute, en attente d’expres­sion. C’est Joseph qui s’y colle. Il lui ensei­gne l’alpha­bet de la langue, le b.a.-ba de la dic­tion, les éléments de la parole.

Joseph donne à Jésus des mots, des mots vis­cé­ra­le­ment humains pour qu’il se les appro­prie. Par ins­tinct mimé­ti­que, le petit d’homme va les répé­ter et pren­dre plai­sir à leurs effets. Quelle joie para­doxa­le­ment inef­fa­ble que de pren­dre plai­sir à par­ta­ger une pensée avec des mots tout neufs. De se réjouir des effets d’une pensée trans­mise à un être aimé par des mots bien agen­cés. Ce n’est qu’avec ses mots, ces mots appris de Joseph, qu’il va bien­tôt nous dire les mots de Dieu, ses Mots. Quel mys­tère indi­ci­ble que de dire le cœur de Dieu avec des mots sortis du cœur de l’homme. Il va se dévoi­ler Verbe par le tru­che­ment de quel­ques mots déses­pé­ré­ment humains. Des mots pétris de la terre vont, de la bouche de Jésus, engen­drer une pensée divine. Des mots clairs, sans arti­fice ni sous-enten­dus soup­çon­neux, vont trou­ver un chemin nou­veau. La pensée divine, en espé­rance depuis l’ori­gine, va trou­ver des mots pour se déployer.

La Parole divine va pren­dre vie dans notre ter­reau bien humain pour le féconder en œuvre divine par quel­ques mots qui vont trans­por­ter une pensée qui les dépasse infi­ni­ment. Voilà le mys­tère du Verbe incarné. Les mots humains de Jésus sont Paroles vivan­tes. Ils sont d’une sim­pli­cité déconcer­tante bien qu’ils aient une portée nous trans­por­tant au-delà du pos­si­ble envi­sagé. « Lève-toi », « Je te par­donne », « Ta foi t’a sauvé ». Y a-t-il mots plus terre-à-terre ? Y a-t-il mots plus libé­rants ? Rien que des mots banals que Joseph a ensei­gnés à Jésus. Rien que des mots que Jésus a har­mo­ni­sés avec son cœur pétri d’amour, des mots expri­mant son amour. Celui qui cher­che en Jésus des mots extra­or­di­nai­res ne trou­vera que des mots ordi­nai­res, bien banals, quoi­que trans­por­tant l’esprit d’Amour de Dieu. C’est en cela qu’ils sont extra­or­di­nai­res. Seul un esprit simple, humble, se lais­sera trans­por­ter, aimer, sauver.

Me suis-je laissé pétrir par des mots humains véhi­cu­lant le salut divin ? Je l’espère. En tout état de cause, je ren­contre des alter ego de Saint Joseph tous les jours de ma vie. Des gens que je croise chaque jour qui me disent des mots que j’entends sou­vent pour la pre­mière fois, des mots étranges qui font sens pour eux mais qui ne sont sou­vent qu’un son étranger pour moi. Il me faut les appri­voi­ser, les accueillir, me réjouir de leur trou­ver une signi­fi­ca­tion, me réjouir encore plus de leur trou­ver le « bon » sens. Le pro­ces­sus d’assi­mi­la­tion est long, patient, par­fois péni­ble, mais sur­tout jubi­la­toire lors­que par extra­or­di­naire, je sais les uti­li­ser pour dire le cœur d’amour de Dieu. Ou même lorsqu’à mon insu ils pro­vo­quent une ren­contre divine. La patience et l’espé­rance sont les vertus car­di­na­les des témoins du Christ, parce que le Christ lui-même en a fait preuve conti­nuel­le­ment.

 Et cum Spiritu tuoAinsi va la vie (...) Juste quelques (...)

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