Le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous.

L’avénement de la Parole

Par Origenius

10 janvier 2021

Je n’ai jamais vrai­ment com­pris pour­quoi le Christ a voulu se faire bap­ti­ser. Jean nous affirme qu’il est la Parole deve­nue chair ; la Parole, qui est Dieu, s’est incar­née ; Dieu, qui est la Parole, s’est fait homme. Qu’a-t-il besoin, d’être bap­tisé, puis­que tout en lui se réclame de Dieu ?

À moins que son huma­nité se pose comme une voie à suivre, un exem­ple éminent pour celle que nous por­tons chacun. S’il a l’humi­lité de se faire bap­ti­ser, peut-être nous invite-t-il à cette même dis­po­si­tion du cœur ? De même qu’il a épousé notre huma­nité par son incar­na­tion, ainsi, il nous guide sur le chemin qui nous obtient d’épouser à notre tour sa divi­nité ! C’est un par­cours au cours duquel on ne peut rien pren­dre, rien s’appro­prier, rien voler non plus. On ne peut que se faire récep­ta­cle, prêt à l’accueil.

Justement, le bap­tême du Christ est le point d’orgue du mys­tère de l’Incarnation.

Mais reve­nons un peu en arrière nous impré­gner de l’envi­ron­ne­ment contex­tuel. Le Verbe est pour le moment silen­cieux. Seuls quel­ques événements vien­nent lui rendre témoi­gnage ; des événements que la litur­gie du temps de Noël nous rap­pelle.

La nuit même de Noël, c’est un ange qui entre en scène. On pour­rait dire un songe ? Une motion spi­ri­tuelle ? Une grâce ? Bref, des gens sim­ples, les ber­gers, ont « com­pris » inté­rieu­re­ment qu’un événement par­ti­cu­lier est advenu. En toute humi­lité, ils se sont laissé guider par cet ange et ont ainsi reconnu dans ce petit enfant le sau­veur qu’on leur a appris à espé­rer ; une éclaircie sur leur maus­sade tris­tesse. L’ange ici mani­feste que la grâce agit puis­sam­ment dans un cœur ouvert et espé­rant. La grâce ici, simple œuvre divine, agit comme la pre­mière attes­ta­tion de Dieu s’incar­nant en un être humain.

Lors de la fête de la « Sainte-Famille », d’après Luc, le hui­tième jour, Joseph et Marie emmè­nent Jésus au temple pour y effec­tuer les rites asso­ciés à la nais­sance. Ils y ren­contrent deux vieux pro­phè­tes, Siméon et Anne, qui vont à leur manière attes­ter le Christ dans cet enfant. Ici, l’accent est mis sur l’his­toire du Salut inau­gu­rée avec Abraham et dont le point d’orgue advient avec la venue du Christ. Leur vieillesse est le signe du temps long, de la longue pré­pa­ra­tion. Elle mani­feste la patience dont le Dieu d’Israël a fait preuve pour se mani­fes­ter de telle manière qu’il soit reconnu non seu­le­ment dans l’his­toire humaine, mais aussi dans le cœur de l’Homme. En fai­sant preuve d’une péda­go­gie patiente et endu­rante, les pro­phè­tes ont ins­crit au cœur de l’huma­nité une parole divine, pré­mi­ces et pré­pa­ra­tion aux temps accom­plis de la venue de la Parole de Dieu, le Christ. Ce que nous appe­lons l’Ancien-Testament témoi­gne de cette longue espé­rance de la venue du Messie. Siméon, par le fait qu’il s’est réjoui de voir le Christ en embras­sant cet enfant, et Anne, en le pro­cla­mant alen­tour aux gens de Jérusalem, pro­cla­ment l’accom­plis­se­ment du temps tout en lui ins­ti­tuant le statut de pré­pa­ra­tion ache­vée. Ces vieux pro­phè­tes nous disent que Dieu en a assez fait comme ça. Qu’il n’est plus temps de ter­gi­ver­ser. Que la pré­pa­ra­tion est suf­fi­sante ; bref, que le peuple de Dieu est suf­fi­sam­ment doté en maté­riel divin pour reconnaî­tre le Christ dès aujourd’hui. L’Ancien-Testament (la Bible de l’époque) est le deuxième moyen par lequel le peuple de Dieu peut authen­ti­fier Dieu s’incar­nant dans cet être humain. Il est le maté­riau des pro­cla­ma­tions de Syméon et d’Anne.

La litur­gie célè­bre dans un troi­sième temps l’Épiphanie. Nous connais­sons son folk­lore qui se réduit bien sou­vent dans notre société à dégus­ter la mer­veillis­sime galette. Pour peu que quel­ques enfants égayent les famil­les, on tire les rois pour que chacun à son tour devienne le roi, qu’il choi­sisse sa reine (ou inver­se­ment). Je ne sais par quel tru­che­ment les mages de l’Évangile sont deve­nus des rois, mais c’est pour­tant grâce à eux que l’on main­tient cette tra­di­tion fami­liale. Le texte de Luc lui-même a intro­duit cette touche de folk­lore en met­tant en scène ces trois per­son­na­ges, mais il com­porte assu­ré­ment une visée théo­lo­gi­que. Et c’est elle qui m’inté­resse ici. Alors donc, com­ment ceux-ci authen­ti­fient-ils le nou­veau-né comme le Sauveur ? En fai­sant leur boulot ! Qu’ils soient mages, astro­lo­gues, astro­no­mes, savants, scien­ti­fi­ques ou phi­lo­so­phes, fina­le­ment, peu importe. La nature de leur tra­vail n’est pas déci­sive. Il convient plutôt de consi­dé­rer que c’est en exer­çant leur acti­vité habi­tuelle, en l’occur­rence ici regar­der les étoiles du ciel et tenter d’en com­pren­dre les mys­tè­res, qu’ils décou­vrent les traces de la pré­sence divine. En sui­vant ces traces, ils sont « natu­rel­le­ment » guidés vers le Christ. Étant orien­taux, ils ne sont pas béné­fi­ciai­res de la Parole bibli­que. Ce n’est donc pas par l’entre­mise de celle-ci que le Christ se dévoile à eux, mais bien par le fait qu’ils exer­cent avec hon­nê­teté et jus­tesse leur humaine acti­vité, ou sim­ple­ment leur huma­nité. Comme cher­cheurs de sens, comme amou­reux de l’huma­nité, comme ser­vi­teurs de la nature, ils décou­vrent dans leur unité le Dieu Créateur et le Christ Sauveur vers lequel ils sont guidés natu­rel­le­ment. Le Christ reçoit de leurs mains les offran­des qui cer­ti­fient son être pro­fond. Elles pré­fi­gu­rent la manière dont il réa­li­sera le Salut : l’or le dési­gne comme Roi, l’encens comme Dieu et la myrrhe montre que c’est par le don de sa vie jusqu’à la mort qu’il nous offre la résur­rec­tion. Melchior, Gaspard et Balthazar mon­trent que l’exer­cice hon­nête et juste de l’acti­vité humaine est qua­li­fié pour décou­vrir la pré­sence de Dieu et conduit natu­rel­le­ment vers le Christ. C’est le troi­sième témoi­gnage externe qui nous permet d’authen­ti­fier le Christ.

C’est le moment de reve­nir au bap­tême du Christ, dont la fête litur­gi­que vient conclure le temps de Noël. Après trois formes variées de témoi­gna­ges exter­nes — la grâce, la bible et la vie quo­ti­dienne — de quel témoi­gnage allons-nous béné­fi­cier main­te­nant pour reconnaî­tre le « Verbe » en cet homme, qui a bien grandi, mais qui n’a tou­jours pas parlé ! (Exception faite chez Luc de la contro­verse au temple où, à l’âge de 12 ans, il se permet de répli­quer à sa mère : « Ne savez-vous pas que je dois m’occu­per des affai­res de mon Père ? ») Après qu’il a reçu le bap­tême des mains de Jean-Baptiste et que la pré­sence de l’Esprit-Saint s’est mani­fes­tée sous la forme d’une colombe, le ciel se déchire. Et de la nuée on entend une voix pro­cla­mant : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le ! ». Intéressant témoi­gnage que celui, direct, de Dieu ! Entendons-nous bien. Ce n’est pas le bap­tême reçu qui confère au Christ sa dignité de Sauveur, une dignité qui lui serait acquise ainsi. C’est bien un témoi­gnage, de Dieu lui-même ici, des­tiné à chacun d’entre nous pour que nous reconnais­sions dans cet homme le Christ, le Verbe éternel de Dieu. Après les témoi­gna­ges de la grâce, de la bible et de la vie humaine elle-même — toutes à leur manière œuvres de Dieu —, voici main­te­nant que Dieu lui-même, par sa Parole, dévoile et dési­gne le sau­veur : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ». C’est le témoi­gnage ultime. Il s’accom­pa­gne
d’une tran­si­tion essen­tielle : « Écoutez-le ! »

Petit aparté, pour com­pren­dre la suite, sur le lien entre Dieu et sa Parole. Dans ce très beau poème dit « de la créa­tion » dans le livre de la Genèse, le moyen par lequel Dieu crée, son outil de pré­di­lec­tion, c’est sa Parole elle-même. « Dieu dit : “Que la lumière soit !”, et la lumière fut ! » Et dans la très belle médi­ta­tion tout aussi poé­ti­que que Saint-Jean en fait au pre­mier cha­pi­tre de son évangile, il répète à l’envi que la « Parole est Dieu », qu’« elle s’est fait chair et qu’elle a habité parmi nous ». En dési­gnant de manière éminente ainsi le Christ comme Parole faite chair, il affirme aussi clai­re­ment qu’il « est » Dieu.

Mais reve­nons à notre « Écoutez-le ». Il revêt main­te­nant une dimen­sion par­ti­cu­lière. Le témoi­gnage divin nous invite à consi­dé­rer que désor­mais le Verbe s’exprime dans la bouche de celui-ci que l’on nomme Jésus. Avant qu’il puisse pren­dre la parole, il a reçu les témoi­gna­ges que l’on a passés en revue pré­cé­dem­ment, y com­pris celui de Dieu lui-même. Chacun à son tour a pro­clamé clai­re­ment la venue du Sauveur, Dieu fait homme, en dési­gnant le nou­veau-né. Nous avons donc tous les éléments en main pour com­pren­dre que les pro­chai­nes prises de parole de cet homme venu se faire bap­ti­ser et obte­nir ainsi pour nous cet ultime témoi­gnage seront pour pro­cla­mer la Parole. La Parole créa­trice se révèle Parole sal­va­trice. De même que Dieu a « dit » pour créer, Dieu, en Jésus, « dit » pour sauver. La Parole est désor­mais œuvre de salut pour la per­sonne qui décide de l’« écouter ».

Il convient donc de ne pas se mépren­dre sur la nature de cette Parole du Christ, ou sur son statut. D’une cer­taine manière, elle est très simple. Elle accom­plit le Salut, point. En résu­mant, la voici : « Je te par­donne ! » ; « Ta foi t’a sauvé ! » ; « Marche ! » ; « Vis ! »… et c’est tout. N’importe quelle parole mora­li­sante lais­sant poin­dre un marché don­nant-don­nant du style « Si tu mènes une vie droite et juste, alors tu pour­ras obte­nir (peut-être) le salut » n’est pas une Parole du Christ. En effet, elle ne crée ni ne sauve ! Elle n’est qu’une injonc­tion oppres­sante qui enferme dans une spi­rale de la suren­chère abou­tis­sant plutôt vers la déses­pé­rance. Malheureusement, parce qu’on ne l’écoute pas, on a tôt fait de déna­tu­rer sa Parole et de la penser de cette manière. Mais qui, d’un petit peu cons­ti­tué nor­ma­le­ment, peut consi­dé­rer que la Parole du Christ est d’un tel cynisme, et s’en réjouir ? Personne, assu­ré­ment ! On peut consi­dé­rer ce cynisme et donc s’éloigner de ce qu’on croit être le Christ : ce serait très sain ! Ou revoir son juge­ment et consi­dé­rer que ce que le Christ dit ne peut pas être aussi cyni­que et se mettre à l’écouter…

Alors que beau­coup de dis­ci­ples de Jésus le quit­tè­rent, car ils ne com­pre­naient pas les mys­tè­res de Dieu qu’il leur expli­quait, il demanda à Pierre s’il vou­lait à son tour s’éloigner. Il aurait pu le faire, ayant buté ici sur une incom­pré­hen­sion sur le chemin de sa foi. Il faut dire que c’était coton : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui… » Je com­prends que beau­coup aient déguerpi ! Mais Pierre rétor­qua plein d’espé­rance : « Où irais-je donc ? C’est toi qui as les Paroles de la vie éternelle ».

Puisque nous savons main­te­nant que la Parole qui sort de la bouche du Christ « sauve » — c’est-à-dire qu’elle libère, réjouit, paci­fie, réconci­lie, aime —, nous avons les moyens de dis­cer­ner la vraie nature des paro­les attri­buées au Christ ou à Dieu ! Et par un mys­tère de délé­ga­tion, nous savons que toute parole que nous pro­non­çons, si elle libère, réjouit, paci­fie, réconci­lie, aime est, par notre bouche, parole sal­va­trice de Dieu !

Joyeux Noël !

P.S.

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