掛け物

Je vous présente le Christ…

Par Origenius

25 novembre 2020

De deux paro­les évangéliques fon­da­tri­ces a germé ma com­pré­hen­sion per­son­nelle du prêtre mis­sion­naire que je suis devenu. S’est ensui­vie une décou­verte du visage mul­ti­ple de l’Église et de sa nature mis­sion­naire. Voici en quel­ques mots mon che­mi­ne­ment.

(Article paru dans la revue Missions Étrangères n° 563 de novem­bre 2020, ayant pour thème prin­ci­pal la vie de l’Église au Japon)

« Tout est bon pour un prêtre ! » C’est l’un des pre­miers ensei­gne­ments que j’ai reçus du père Jacques Venard, d’auguste mémoire, supé­rieur du sémi­naire d’Orléans lors­que j’y suis entré pour com­men­cer ma for­ma­tion en vue de deve­nir prêtre. Il n’était dès lors déjà plus ques­tion pour moi de deve­nir un prêtre « frais émoulu » d’une for­ma­tion lar­ge­ment idéa­li­sée comme il croit que les gens ou l’Église s’atten­dent qu’il soit, mais un prêtre libéré de ces contrain­tes ima­gi­nai­res, capa­ble de donner la prio­rité à l’Évangile et aux appels de l’Esprit-Saint. J’avais 19 ans. Je ne me rap­pelle que peu de choses de mes années de for­ma­tion, mais ce ver­ba­tim de « Papi Venard » est resté gravé dans ma mémoire ; et m’avait à l’avance libéré avant que de com­men­cer…

Le deuxième ver­ba­tim qui a marqué ma for­ma­tion en vue de deve­nir un prêtre mis­sion­naire fut pro­noncé par un confrère MEP, mis­sion­naire en Corée (je ne le nomme pas car il est tou­jours de ce monde, mais il se reconnai­tra s’il lit ces lignes et ceux qui le connais­sent le reconnaî­tront). « Comme les gens ne vien­nent pas à l’Église, c’est à l’Église d’aller vers eux. » Il m’a semblé que dans ma propre décou­verte de la nature mis­sion­naire de l’Église, cette défi­ni­tion était per­ti­nente ! J’avais 22 ans. Et ma ren­contre des confrè­res MEP en Corée, de l’Église de Corée, alors que j’effec­tuais mon ser­vice natio­nal dans le cadre de la coo­pé­ra­tion comme ensei­gnant de fran­çais, a été déter­mi­nante dans la décou­verte de ma propre voca­tion mis­sion­naire.

Ces deux paro­les ont été évangéliques, et conti­nuent de l’être dans mon che­mi­ne­ment. Certes, aucune d’entre elles n’est une cita­tion du texte évangélique. Mais elles ont été pro­non­cées cha­cune par un prêtre pétri par l’Évangile et capa­ble de le rap­por­ter avec des mots nou­veaux, des expres­sions nou­vel­les dont la trans­pa­rence révèle sa vérité pro­fonde.

Des paroles fondatrices

Ainsi en est-il de ce « tout est bon pour un prêtre », que j’ai rapi­de­ment rac­cro­ché à la para­bole des talents. Lorsque Jésus, à la ques­tion « Quel est le plus grand com­man­de­ment ? », répond à cet homme plein de bonne volonté « Tu aime­ras le Seigneur ton Dieu (et dans le même mou­ve­ment ton pro­chain comme toi-même) “de tout ton cœur, de tout ton esprit, de toute ta force, de toute ta pensée…” », lita­nie à laquelle j’ai envie d’ajou­ter « de toute ton intel­li­gence, de toute ta liberté, de tout ton temps, de toute ta patience, de toute ton ima­gi­na­tion, etc. » – Liste non exhaus­tive des talents octroyés par la grâce de Dieu, sus­cep­ti­ble d’être enri­chie par qui­conque prend l’Évangile au sérieux ! (Ah oui, si vous cher­chez la liste donc, elle n’est pas en Mt 25, mais en Mt 22, 37) –, il nous expli­que tout ce qui est bon pour un chré­tien, et a for­tiori pour un prêtre. Comme si cette para­bole devait être fon­da­trice dans ma vie de foi.

Celui qui m’a décidé à deve­nir mis­sion­naire ad extra est le deuxième, que j’ai asso­cié à Mt 28,19 : « Allez, de toutes les nations faites des dis­ci­ples, les bap­ti­sant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ! » On ne vient pas à l’Église, famille des êtres humains déjà sauvés pour la vie éternelle par le Christ si les mem­bres de la famille ne le pré­sen­tent pas. Le cas échéant, l’un ou l’autre, à qui le Christ aura été pré­senté, par le bap­tême accueillera la dignité de fils ou fille de cette famille. Tout l’enjeu d’aller vers les gens, que l’Église aille vers les gens, c’est cette pré­sen­ta­tion, afin que grâce à elle, l’un ou l’autre décou­vre le Christ tel qu’il est, et non pas seu­le­ment selon la repré­sen­ta­tion riche, pauvre, cultu­relle, his­to­ri­que qu’il s’en fait. Doué d’une ribam­belle de talents aussi riches que par­fois insoup­çon­nés, on aurait bien tort de se gêner de les uti­li­ser pour accom­plir cette pré­sen­ta­tion. Tous les moyens sont permis, si tant est qu’on s’avance à visage décou­vert dans le plus grand res­pect reje­tant four­be­rie, séduc­tion et men­songe !

Voici mon seul bagage (plus d’autres peti­tes choses que j’ai dû lais­ser à l’aéro­port pour excès de poids) ! C’est avec ça que j’ai quitté la France il y a 26 ans pour rejoin­dre le Japon. Maintenant, à 53 ans, je n’ai pas oublié ces paro­les fon­da­tri­ces, mais il convient de véri­fier la manière dont je les ai mises en pra­ti­que.

Des limites fondamentales

Reconnaissons qu’il faut bien com­men­cer par se dépouiller. Si je suis parti avec la foi che­villée au corps, riche de ces deux paro­les évangéliques, j’ai dû cepen­dant accep­ter de me dépos­sé­der de beau­coup de tré­sors dont je ne soup­çon­nais pas la valeur, par contraste, à com­men­cer par ma propre langue. Le fait d’être appelé à pré­sen­ter le Christ dans une langue abso­lu­ment inconnue et de cons­ta­ter ma sur­dité et mon mutisme impla­ca­bles est une épreuve qui demande beau­coup d’abné­ga­tion et de patience. Ainsi que de reconnai­tre qu’après de nom­breu­ses années, quoi qu’il arrive, la maî­trise de la langue japo­naise ne sera « jamais » à la hau­teur escomp­tée, rêvée, subli­mée m’a invité à beau­coup d’humi­lité. C’est donc avec cette limite lin­guis­ti­que indé­pas­sa­ble que, comme minis­tre de la Parole, je suis invité à pré­sen­ter le Christ ! Mais ces limi­tes sont fon­da­men­ta­les pour que le Christ trans­pa­raisse. Le dio­cèse de Sapporo, cor­res­pon­dant à l’île du Hokkaïdo, m’a accueilli parmi ses prê­tres il y a 23 ans. J’y suis heu­reux même si j’y res­sens des lour­deurs de type orga­ni­sa­tion­nel, que je m’empresse de lais­ser de côté pour évoluer aussi libre­ment que pos­si­ble dans ma vie de curé. Après avoir été vicaire dans quel­ques parois­ses de Sapporo, j’ai été curé prin­ci­pa­le­ment dans trois sec­teurs : Hakodaté, au sud de l’île, pen­dant 10 ans ; Otaru et Kutchan au Nord-Ouest de Sapporo pen­dant 5 ans et main­te­nant dans le Tokachi, tra­di­tion­nel­le­ment fief des fran­cis­cains, à Obihiro dans le centre-est de l’île.

Le dio­cèse me demande de bien faire mon boulot de curé. Alors autant que pos­si­ble, j’essaie de che­mi­ner dans la foi avec les com­mu­nau­tés qui me sont confiées. Est-ce à dire que je suis satis­fait fina­le­ment de ma vie de père pépère ? Certes non. Le mini­mum syn­di­cal est effec­tué, mais il me faut décli­ner ces deux paro­les d’une manière ori­gi­nale.

Internet au service de l’Évangile

Concrètement, com­ment uti­li­ser mes talents afin de pré­sen­ter le Christ à des gens qui ne pas­se­raient pas le porche d’une église ? Au sémi­naire, je me suis pris d’inté­rêt pour l’infor­ma­ti­que, à l’époque essen­tiel­le­ment pour rendre des tra­vaux écrits bien pré­sen­tés. Puis j’ai eu l’occa­sion de me pro­cu­rer un pre­mier ordi­na­teur per­son­nel, c’était un Mac Plus d’occa­sion. Je me suis pas­sionné pour la chose infor­ma­ti­que bien plus que pour l’ensei­gne­ment de… (au choix) du sémi­naire. L’avè­ne­ment de la révo­lu­tion Internet dans les années qui ont suivi mon arri­vée au Japon m’a permis de consi­dé­rer l’infor­ma­ti­que comme un outil poten­tiel au ser­vice de la pré­sen­ta­tion du Christ. Même si je ne savais pas encore quelle direc­tion pren­dre. Puis à Tokyo, j’ai ren­contré un infor­ma­ti­cien, Jacques, dont je suis devenu ami, qui m’a donné confiance en mes capa­ci­tés de pro­gram­meur. Au fil des années, j’ai appris, d’abord par curio­sité, la pro­gram­ma­tion web, et je peux dire sans for­fan­te­rie que je suis devenu déve­lop­peur web, maî­tri­sant les dif­fé­ren­tes tech­no­lo­gies de pro­gram­ma­tion dont aucun diplôme n’a pour­tant sanc­tionné les com­pé­ten­ces puis­que j’ai tout appris en auto­di­dacte. Mais en ai-je besoin puis­que je ne cher­che pas de job ? Il n’empê­che que ce « métier » m’a permis de réa­li­ser avec Jacques quel­ques pro­jets de « pré­sen­ta­tion du Christ », au pre­mier rang des­quels « Higoto no fukuin ». Ce ser­vice n’exis­tait pas dans l’Église du Japon. À tra­vers la litur­gie eucha­ris­ti­que, l’Église pré­sente de manière très péda­go­gi­que les grands textes de la Bible si bien que leur lec­ture ouvre aux mys­tè­res du Christ et au salut de Dieu, en une forme de retraite per­son­nelle et quo­ti­dienne. Seuls les chré­tiens convain­cus et assi­dus aux offi­ces reli­gieux ont recours à un missel. Les autres sont lar­ge­ment exclus de cette affaire de spé­cia­lis­tes. Mais tout le monde a un télé­phone por­ta­ble… C’est pour­quoi nous avons déve­loppé ce ser­vice que l’on peut titrer en fran­çais « L’Évangile pour chaque jour ». Afin que les curieux, les affa­més, les cher­cheurs de Dieu, les pécheurs puis­sent mettre la parole de Dieu dans leur poche au même niveau que Facebook, Tetris et Call of Duty, et de la retrou­ver par­fois pen­dant les quel­que dix minu­tes de liberté qu’ils auraient chaque jour. Et pour déve­lop­per l’expé­rience de lec­ture quo­ti­dienne de l’Évangile, nous vou­lons enri­chir nos cour­riels d’un pod­cast qui, à la manière d’un livre audio, pro­po­sera une ver­sion sonore de la Parole. Aujourd’hui, envi­ron 3 000 cour­riels sont envoyés auto­ma­ti­que­ment chaque jour, 3 autres mil­liers de noti­fi­ca­tions rejoi­gnent la nébu­leuse Facebook et autant le gazouille­ment de Twitter. Pour un petit pays comme ici, c’est hono­ra­ble.

Higoto no fukuin se déve­loppe d’autres maniè­res. En effet, à la faveur regret­ta­ble de la crise sani­taire les messes publi­ques étaient sus­pen­dues. Au cou­vent (cloi­tré) des Carmélites dont je suis l’aumô­nier et pour les­quel­les aucune habi­tude n’a changé, la messe domi­ni­cale y est filmée et dif­fu­sée en direct et en dif­féré sur YouTube pour une grande partie de chré­tiens privés de messe, mais aussi pour un cer­tain nombre de per­son­nes qui tom­bent par hasard et par le tru­che­ment de l’algo­rithme de YouTube sur cette messe. J’en veux pour preuve les com­men­tai­res ou les inter­ven­tions sur le chat qui en témoi­gnent. Lorsque la crise sani­taire sera passée, nous espé­rons faire passer le maté­riel de vidéo de paroisse en paroisse à tra­vers tout le Japon pour que chaque diman­che la messe soit dif­fu­sée et vue, y com­pris en dif­fé­rée, par les mala­des, les tra­vailleurs, toutes les per­son­nes qui n’ont pas la liberté du diman­che. Et enfin, et ce n’est pas encore réa­lisé, mais notre équipe se met en place, nous pro­je­tons une série d’émissions où quel­ques chré­tiens vien­draient pré­sen­ter le Christ à tra­vers leur propre vie chré­tienne et leurs enga­ge­ments au ser­vice de l’Évangile.

Que de nou­veaux aspects du visage de l’Église se dévoi­lent au cours de l’his­toire mis­sion­naire semble tout à fait natu­rel. L’Église est vivante et dyna­mi­que. Il suffit, par exem­ple, de repé­rer l’évolution du voca­bu­laire que l’on uti­lise pour la qua­li­fier. Sur le fron­ton du pres­by­tère de l’Église de Motomachi à Hakodaté, au-dessus de l’emblème ME bien connu ici, il est écrit 天主堂 (Ten Shu Dō), soit le Temple au Seigneur du Ciel, que l’on tra­duit volon­tiers par Église Catholique. Mais c’est une expres­sion que l’on n’uti­lise plus. De nos jours, c’est 教会 (Kyōkaï) qui a la faveur de nos habi­tu­des. On lui adjoint en kata­kana カトリック (catho­li­que) pour la dif­fé­ren­cier des Églises sœurs (même si per­sonne ne sait nulle part ce que signi­fie catho­li­que). Bref, Kyōkaï signi­fie « assem­blée où l’on ensei­gne » ; concept très dif­fé­rent du pré­cé­dent. Je ne sais pas si cette expres­sion est per­ti­nente, tant elle me semble réduc­trice. Mais c’est elle qu’on uti­lise et on peut bien l’enri­chir en l’affu­blant d’autres concepts. Mon propre voca­bu­laire mis­sion­naire a évolué en paral­lèle. Si la « pro­pa­gande » n’a jamais fait partie de ma pano­plie séman­ti­que – je l’asso­cie à l’époque de l’Église du Seigneur du Ciel – l’« ensei­gne­ment », qui sied mieux à Kyōkaï, n’est pas un terme que j’uti­lise sou­vent. J’ai long­temps pré­féré le terme de « témoi­gnage », si pos­si­ble évangélique. Malheureusement, ce terme, issu du mar­tyre grec, tend à être dis­qua­li­fié dans une frange de la popu­la­tion par son carac­tère sub­jec­tif. Dans ce monde de pen­sées rela­ti­ves où chacun peut se per­met­tre de reven­di­quer sa vérité per­son­nelle, le témoi­gnage perd sa force inter­pe­lante. C’est pour­quoi je me suis demandé s’il ne conve­nait pas de trou­ver un terme rédui­sant sa sub­jec­ti­vité tout en ren­for­çant son carac­tère infor­ma­tif. Aussi, tout au long de ce texte. J’ai uti­lisé le mot « pré­sen­ta­tion », com­pa­ra­ble à son sens anglais « intro­duce ». « Je vous pré­sente mon ami le Christ, il aime­rait faire un bout de chemin avec vous… » Allant de pair avec la pré­sen­ta­tion du Christ, l’Église dévoile une autre facette de son visage, concrè­te­ment. Dans la foi, nous savons qu’elle est catho­li­que, c’est-à-dire uni­ver­selle. Or la pra­ti­que de la foi chré­tienne cir­cons­crite aux ter­ri­toi­res parois­siaux peut être pensée à nou­veaux frais lorsqu’elle intè­gre une dimen­sion trans­ter­ri­to­riale que les nou­vel­les tech­no­lo­gies per­met­tent. De fait, le réseau créé par higoto no fukuin et son exten­sion à tra­vers la chaine YouTube ou Facebook et Twitter per­met­tent une inte­rac­tion entre les abon­nés. Ils for­ment une espèce de com­mu­nauté non pas vir­tuelle, comme le laisse penser le média, mais bien réelle : un visage inédit de l’Église catho­li­que trans­pa­rait, inen­vi­sa­gea­ble au siècle der­nier. Elle n’est ni idéale ni exclu­sive, mais elle existe et elle a un beau visage.

Ces deux paro­les évangéliques, fon­da­tri­ces pour ma vie mis­sion­naire, ont porté ces fruits qu’il m’est même donné de goûter et d’appré­cier aujourd’hui. Je ne sais pas ce qu’elles me réser­vent à l’avenir, j’en espère de nou­veaux fruits avec confiance…

P.S.Retour vers l’article de présentation « Oh la vache, quelle année ! »

Album d'images

 Et cum Spiritu tuoAinsi va la vie (...) Je vous présente (...)

Notre conversation

© Copyright・Origenius・2006~2020