Le lac Toyako

Par Origenius

17 août 2007

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Je l’ai sou­vent contourné sans même l’aper­ce­voir, me disant bien qu’un jour je devrais pren­dre un peu de temps pour y « des­cen­dre ». Sur la route de Sapporo à Hakodaté, que j’emprunte régu­liè­re­ment, ce lac est un peu excen­tré, et je n’avais pas encore daigné lui faire une visite, pré­fé­rant sou­vent la route de la mer du Japon, si belle également. C’est par une jour­née d’automne qu’il s’est révélé dans toute sa splen­deur. Laissez-moi vous le pré­sen­ter par ce voyage pic­tu­ral.

Si la pho­to­gra­phie est le vol d’une lumière fugi­tive, l’image d’un ins­tant lumi­neux, alors il est illu­soire de pou­voir faire deux fois le même cliché. Tous les pho­to­gra­phes le diront avec affir­ma­tion : « Il faut être prêt à shoo­ter au bon moment ! » car une com­po­si­tion idéale ne se pré­sente qu’une fois !

J’ai bien sou­vent fait cette expé­rience de photos... man­quées. Parce que je n’étais pas prêt, mon boi­tier mal réglé. J’ai été vic­time par­fois aussi de timi­dité, ayant l’impres­sion d’être un agres­seur. Il n’est pas si simple d’impo­ser cette « arme » pho­to­gra­phi­que dans l’uni­vers de quelqu’un qui n’a rien demandé. C’est pour­quoi il m’est tou­jours dif­fi­cile de pren­dre les visa­ges des gens, si beaux et expres­sifs soient-ils.

La pho­to­gra­phie des pier­res ou de la nature offre la satis­fac­tion du pêcheur à la ligne. La patience est la grande qua­lité de celui qui attend un hypo­thé­ti­que et mal­heu­reux pois­son, trompé par le festin allé­chant. Je me demande sou­vent si le pêcheur à la ligne est là pour ce mal­heu­reux pois­son, ou pour pro­fi­ter de cette époustouflante nature envi­ron­nante. La carpe ou la truite étant le pré­texte à une partie de grand air.

Alors donc, je débar­que le 1er novem­bre 2006 sur ce lac et ce fut une révé­la­tion de splen­deur. Je ren­trais sur Hakodaté où je devais être pour le soir pour célé­brer la Toussaint. J’ai cepen­dant pris le temps de contem­pler cette mer­veille de la nature. Je suis tombé amou­reux de ce lac.

Le lac Toyako ? Une cal­deira de 36 kilo­mè­tres de cir­confé­rence avec quel­ques pous­sées vol­ca­ni­ques au centre for­mant un petit archi­pel, 360 m de pro­fon­deur au plus, le fond étant lar­ge­ment en des­sous du niveau de la mer. S’il fal­lait le rem­plir avec les eaux d’écoulement natu­rel, 11 années seraient tout juste suf­fi­san­tes, il est à ma connais­sance le seul lac du Hokkaïdo avec son voisin le lac shi­kot­suko (une autre cal­deira) à ne pas geler en hiver (je n’ai donc pas pu mar­cher dessus comme j’ai pu le faire à l’est de l’île sur le lac Saromako, ou au centre sur le lac Shikaribetsuko). Mais lais­sons ces expli­ca­tions tech­ni­ques et appré­cions !

Ukimido (浮見堂). C’est le nom de ce petit temple que l’on voit flot­ter sur les eaux du lac. Pas le moin­dre doute il porte bien son nom. Gardien de la mère nature ? Gardien de la pros­pé­rité des lieux ? Toujours est-il que la tra­di­tion rap­porte une jolie his­toire à son sujet.

Autrefois, un bonze men­diant par­cou­rant le pays fit halte dans l’ancien vil­lage de Toya, et qué­manda l’hos­pi­ta­lité à un éminent nota­ble des lieux. Celui-ci l’accueillit selon les règles en vigueur. Au bout d’un mois le bonze fit don à ce nota­ble d’une statue du prince Shotoku-Taishi [1] en l’exor­tant à l’hono­rer par une fête annuelle. Ainsi le vil­lage serait assuré d’obte­nir gloire et riches­ses. Tout joyeux, le nota­ble promis de rendre cet hon­neur au prince Shotoku par une célé­bra­tion annuelle.

Ce petit temple abrite tou­jours aujourd’hui cette statue du prince Shotoku Taishi.

Lorsque j’ai fait cette photo pour la pre­mière fois, c’était pour moi féé­ri­que. Le soleil était éclatant et la forêt envi­ron­nante décli­nait toutes les cou­leurs pos­si­bles de l’automne. J’étais en admi­ra­tion. La vanité étant la cause, il me fal­lait impé­ra­ti­ve­ment mettre tout cela en boîte. Le pre­mier pano­rama pré­senté ci-dessus est pré­ci­sé­ment cette photo. Le temps m’était compté ce jour-là, j’ai décidé que, l’occa­sion se pré­sen­tant, je refe­rai autant que pos­si­ble cette photo en pre­nant le temps néces­saire, à savoir : voir, regar­der, contem­pler.

Dès lors, à chaque fois que je vais à Sapporo, ou que j’en reviens, je m’arrête imman­qua­ble­ment au jardin public d’Ukimido (浮見堂公園). Pour dire la vérité, la pho­to­gra­phie n’est qu’un pré­texte. C’est un moment spi­ri­tuel que je viens vivre ici. La prière se fai­sant contem­pla­tion, j’aime pren­dre cette demi-heure ou cette heure de silence pour me mettre en pré­sence de l’Eternel. Expérience unique !

Je dis à Jules, mon confrère de Motomachi, que j’emmène à une réu­nion à Sapporo : « Je veux bien tout ce que tu veux, t’emme­ner ici ou là, mais quoiqu’il arrive, je m’arrête à Toyako pour faire une photo, à l’aller et au retour... » Le contrat étant posé, tout se pas­sera bien. Au pre­mier arrêt, il a pro­fité de la nature pen­dant que je pre­nais ma photo. Une demi-heure quand même. Au retour, il est resté dans la voi­ture pour faire une sieste, j’ai bien mis trois quarts d’heure pour la pren­dre, cette photo. C’est bien ça qui l’a tra­cassé : « Dis donc, il te faut tout ce temps pour faire une photo ? » dit-il en se réveillant au moment où je rejoins la voi­ture. « Combien t’en as fait don... ? — Je ne sais pas, 150, lui répon­dis-je. — et bah bon Dieu ! qu’il a dit. »

Qu’en plein hiver lorsqu’il fait -15° C, per­sonne ne vienne se confon­dre en dévo­tion au temple Ukimido, je le com­prends fort bien. Il n’y a qu’un rigolo comme moi pour s’arrê­ter là et passer du temps, pour le moins fris­qué, à faire des photos. Cette année était cepen­dant une « mau­vaise » année en terme de hau­teur de neige. Cependant j’ai eu la joie de faire celle-ci alors que je me pelais (car au Nord du Japon, on s’archi­pèle, c’est bien connu) le 7 mars der­nier, jour de mes 40 ans.

Mais qu’en plein été, on n’y ren­contre pas plus d’âmes qui vivent m’a sin­gu­liè­re­ment étonné. Depuis le froid ban­qui­sien, j’espé­rais des temps plus clé­ments où l’affluence popu­laire ferait son office : je rêvais de faire une photo « vivante ». Je me demande si la gloire et la pros­pé­rité se por­tent bien dans ce vil­lage de Toyako. Shotoku Taishi est-il délaissé ? Étais-je si mal­chan­ceux de ne passer qu’au mau­vais moment ? Je n’aban­don­ne­rai pas, j’y retour­ne­rai !

Quel plai­sir chaque fois, ren­trant à la maison, de glis­ser ma carte flash dans le lec­teur de mon Powermac et décou­vrir toutes ces images. Je n’ai pas fait 150 photos à chaque fois, mais je dois avouer que j’en ai plu­sieurs cen­tai­nes. Chaque photo pano­ra­mi­que est com­po­sée de quatre cli­chés que j’assem­ble avec l’aide d’Autopano Pro, un logi­ciel que j’ai décou­vert ici. Quant à l’aspect « dra­ma­ti­que » que j’ai voulu donner à ces photos, je l’ai obtenu en pas­sant quel­ques fil­tres pour forcer un peu le contraste et la satu­ra­tion, modi­fier légè­re­ment la teinte et ajou­ter un masque légè­re­ment sépia via Photoshop. L’enca­dre­ment et les anno­ta­tions ainsi que la pré­pa­ra­tion des images pour qu’elles soient pré­sen­ta­bles sur un site Internet sont également l’œuvre de ce logi­ciel. Pour être tout à fait franc, j’ai tenté de mettre en œuvre quel­ques-unes des innom­bra­bles fonc­tions de ce logi­ciel pour arri­ver à ce résul­tat qui, fina­le­ment, me plaît.

Toutes les sai­sons, tous les temps, toutes les heures... (il ne me manque que la nuit) le soleil à son zénith, au cou­chant ou au levant, la pluie, la tem­pête la neige, le brouillard ou le calme plat ont été les com­pli­ces natu­rels de ces images lais­sant trans­pa­raî­tre l’âme des lieux.

On ne peut sans doute pas repren­dre deux fois la même pho­to­gra­phie. Mais voilà que j’ai pu mettre en boîte le même sujet quel­ques dizai­nes de fois, le lais­sant appa­raî­tre sous un jour nou­veau, renou­velé, trans­formé. L’immo­bi­lité des lieux, des pier­res, de la nature laisse trans­pa­raî­tre une viva­cité étonnante pour peu qu’on lui laisse le temps de la révé­ler. Et pour peu que l’on prenne le temps de l’obser­ver, de l’accueillir ! Merci pour la patience du pêcheur à la ligne...

Le moins que l’on puisse dire, c’est que j’ai fait désor­mais de nom­breu­ses visi­tes à ce, devenu cher, prince Shotoku Taishi. J’ai aussi pu véri­fier encore com­bien mon appa­reil pho­to­gra­phi­que m’a donné l’occa­sion de « regar­der » dif­fé­rem­ment mon envi­ron­ne­ment. Non seu­le­ment l’émotion sus­ci­tée pas ces images, mais aussi le temps passé dans ce lieu fadu­leux m’ont pro­curé paix et séré­nité. C’est peut-être tout sim­ple­ment la réa­li­sa­tion de la pro­messe du bonze giro­va­gue : gloire et riches­ses... inté­rieu­res !

Notez bien

[1Le prince Shotoku fut régent à la cour impériale du Japon au sixième siècle.

P.S.

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