Carmel de Tokachi

Vive la télé !

Par Origenius

21 avril 2020

J’ai mis mon réveil entre 5 h et 5 h 30. Quand il veut, il me réveille, au meilleur moment de mon rythme de som­meil. Mais il y a bien long­temps que je me réveille quand je veux, à 4 h 43. Comme si j’avais un ascen­seur à pren­dre. Juste le temps néces­saire pour me pré­pa­rer à partir à 6 h 4. Enfin, si l’hiver me le permet, dénei­ge­ment ou dégi­vrage obli­gent, il m’arrive de partir à 6 h 7. Si tout va bien, j’y suis rendu à 6 h 26, juste pour pren­dre cette photo.

Ce matin aussi, je me dirige vers le cou­vent des Carmélites de Tokachi. Petite com­mu­nauté de treize reli­gieu­ses, filles de Ste Thérèse (celle que vous voulez). C’est là que je célè­bre la messe quo­ti­dienne de la paroisse d’Obihiro. Quelques per­son­nes y assis­tent chaque jour. Mais aujourd’hui, c’est un peu spé­cial. Une com­mu­nauté vir­tuelle va s’adjoin­dre à la prière des Carmélites. En effet, coro­na­vi­rus et confi­ne­ment obli­gent, je ne peux célé­brer la messe désor­mais que dans cette petite com­mu­nauté ; les messes publi­ques étant sus­pen­dues. Alors donc, je me suis trans­formé en pro­duc­teur/réa­li­sa­teur de messes télé­vi­sées. France2 et KTO n’ont qu’à bien se tenir !

Messe diffusée en direct sur YouTube

Profitant du réseau de higo­to­no­fu­kuin, le célè­bre ser­vice qui pour­voit les textes bibli­ques japo­nais selon le rythme de la litur­gie, qui ras­sem­ble désor­mais plu­sieurs mil­liers de fol­lo­wers (avant on disait abon­nés), par lequel j’ai pu en faire la publi­cité, une nou­velle chaîne YouTube dif­fuse la messe domi­ni­cale en direct. Mon Macbook Pro avec les bons logi­ciels, une caméra sur son tré­pied et un trans­co­deur de flux vidéo entre les deux me per­met­tent de dif­fu­ser en direct sur cette chaîne. À part le fait que mon incom­pé­tence en la matière était aussi en direct, je crois que ça s’est assez bien passé. Seule dif­fi­culté tech­ni­que : il n’y a pas de connexion Internet wifi dans la cha­pelle de car­mé­li­tes (!!), alors j’ai dû forcer le diable avec la connexion 4G de mon vieil iPhone qui a servi de relais entre mon ordi­na­teur et le reste du monde. Finalement, tout s’est bien passé.

Certains chré­tiens, connus ou inconnus, m’ont fait part de leur grande satis­fac­tion de pou­voir assis­ter vir­tuel­le­ment à l’eucha­ris­tie alors qu’ils en sont privés. Les car­mé­li­tes reçoi­vent aussi des témoi­gna­ges enjoués. Dans les régla­ges de dif­fu­sion des vidéos, je me suis inter­rogé sur l’oppor­tu­nité de per­met­tre le chat [1]. Je l’ai laissé. Grand bien m’a fait ! Cette conver­sa­tion a laissé émerger une petite com­mu­nauté vir­tuelle. Les par­ti­ci­pants se saluent, ils répon­dent aux sol­li­ci­ta­tions de la litur­gie. Je ne compte plus les « アーメン [2] », « また司祭と共に [3] », « 神に感謝 [4] », « 主の平和 [5] ». Lorsque l’un dit : « ポランドから見ています [6] » ; l’autre répond : « バンコックからミサに与ります。日本語のミサ、ありがとう! [7] » Il y a même eu une petite conver­sa­tion en fran­çais. Je me demande bien d’où elle a bien pu pro­ve­nir…

Homélie ? Par qui ? Pour qui ? Pourquoi ?

Pour moi, être filmé et dif­fusé sur Youtube en direct et en dif­féré, ce n’était pas simple. Je n’ai jamais écrit mes homé­lies en japo­nais que lors­que je ne pou­vais pas faire autre­ment, c’est-à-dire lors­que je ne pou­vais pas parler libre­ment. Je les écrivais, les fai­sais cor­ri­ger, les reli­sais une mul­ti­tude de fois pour en com­pren­dre la cor­rec­tion, et le moment venu, je ne quit­tais pas mes yeux de mon texte et les débi­tais, ne com­pre­nant pas par­fois ce que je disais, au moment où je le disais. Le gros avan­tage de cette méthode de débu­tant, c’est la tran­quillité d’esprit. Une fois impri­mée et relue chez moi, j’étais tran­quille de la pro­duire en chaire sans me casser la tête…

Cependant, ce n’est pas la manière dont j’aime pro­cé­der. Je pré­fère parler à mon audi­toire, le sentir, repé­rer l’un ou l’autre visage et déci­der de lui parler. Il m’est arrivé de chan­ger com­plè­te­ment de sujet, m’aper­ce­vant qu’une per­sonne à qui je vou­lais dire quel­que chose était là... Malheureusement, en l’occur­rence, mon japo­nais est néces­sai­re­ment plus labo­rieux, hési­tant, fautif par­fois, même s’il est infi­ni­ment plus vivant ! Le gros inconvé­nient de cette méthode, c’est que je ne suis jamais vrai­ment tran­quille, à la merci par­fois d’un déve­lop­pe­ment hasar­deux parce que décidé au der­nier moment en place de… Rarement mais par­fois, je fus tel­le­ment peu fier de ma pres­ta­tion que je me suis senti bien content qu’elle fût oubliée pour l’éternité, me dis-je.

Mais voilà que j’ai dû me faire vio­lence et accep­ter qu’elles soient enre­gis­trées et poten­tiel­le­ment dis­po­ni­bles pour l’éternité. Il n’était pas ques­tion que je reprenne la méthode « yeux rivés sur mon texte », alors je me suis lancé dans le grand bain. (Après tout, je suis un bon nageur). Alors oui, j’ai le trac du début de la messe jusqu’à la fin, avec une pous­sée au moment de la lec­ture de l’Évangile et évidemment pen­dant l’homé­lie. Mais je me suis fina­le­ment rendu compte que ça se passe bien. À mon came­ra­man, qui s’assure sur­tout que tout fonc­tionne, je me suis cepen­dant sur­pris à dire au petit-déjeu­ner : « 一日の疲れだったの ! [8] » Il a rigolé.

Jacques et moi, qui avons déve­loppé higo­to­no­fu­kuin, avions le projet de créer cette chaîne YouTube comme un ser­vice per­ma­nent, consis­tant à faire voya­ger notre maté­riel de pro­duc­tion/dif­fu­sion dans les dif­fé­ren­tes parois­ses du Japon pour que la messe domi­ni­cale soit dif­fu­sée chaque diman­che.

En effet, le rythme de la société japo­naise ne permet pas à tous les chré­tiens de par­ti­ci­per à l’eucha­ris­tie chaque diman­che, en raison du tra­vail prin­ci­pa­le­ment, ou pour toute autre raison sani­taire ou per­son­nelle. Et comme la plu­part ont au moins un smart­phone, ils ont le loisir d’uti­li­ser YouTube à leur guise ! Bien qu’il nous sem­blât que ce ser­vice de télé­dif­fu­sion était néces­saire et utile à une frange de la popu­la­tion chré­tienne, sa mise en place était vic­time de ma pro­cras­ti­na­tion en raison des crain­tes per­son­nel­les que j’ai évoquées à l’ins­tant, sachant que la mise en place et tous les tests étaient de mon res­sort : com­ment me lais­ser filmé et dif­fusé ? Je n’étais pas prêt. La crise du coro­na­vi­rus a donc été le déto­na­teur.

Conversion

Alors que j’ai la pos­si­bi­lité de dif­fu­ser l’eucha­ris­tie domi­ni­cale, et par dessus le marché les offi­ces de la semaine sainte, lors d’une période pen­dant laquelle tous les chré­tiens en sont privés, je ne le ferais pas ? Et pour des rai­sons prin­ci­pa­le­ment égoïstes ?

Jusqu’à ce que j’accepte que ce ne soit pas moi qui suis filmé et dif­fusé, mais le Christ qui dans son eucha­ris­tie va rejoin­dre la pâte humaine là où elle se trouve. Je ne suis qu’un pauvre ser­vi­teur. Si le Christ veut uti­li­ser mes pau­vres mots pour ren­contrer ses frères et sœurs, libre à lui ! Que je ne sois plus un obs­ta­cle… Ce fut ma conver­sion de carême pour cette année…

Notez bien

[1Fonctionnalité qui permet en direct de participer sous forme de conversation à la volée, sorte de commentaires à chaud

[2Amen

[3Et avec votre esprit

[4Nous rendons grâce à Dieu

[5la paix soit avec vous

[6 Je suis de Pologne

[7Je suis la messe depuis Bangkok, quelle joie d’avoir la messe en japonais !

[8la fatigue de toute une journée !

 Et cum Spiritu tuoAinsi va la vie ! Vive la télé !

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