Au jardin d'enfants

Le ministère de la Parole ?

Par Origenius

23 septembre 2019

Pour le mis­sion­naire que je suis, l’exer­cice du minis­tère de la Parole est d’autant plus exi­geant qu’il fait face à deux écueils. Laisser là le témoi­gnage du Christ res­sus­cité pour ensei­gner en lieu et place la pra­ti­que reli­gieuse en est un. Exercer ce minis­tère dans une langue étrangère en est un autre : par quel mira­cle est-il pos­si­ble de porter la Parole du Christ dans ces condi­tions ? Après 25 ans de pré­sence au Japon, voici quel­ques pistes de réflexion.

Voici les petits gamins du Jardin d’enfants qui s’apprê­tent à venir prier. Ôru shim­pu­sama (C’est le père Haure) ! Ils sont ado­ra­bles, ils sont contents de me voir. Ils sont à l’entrée de l’église et m’aper­çoi­vent. Je m’appro­che, et d’un grand sou­rire me disent bon­jour. Je les salue à mon tour. Ils ont l’air tout excité, contents que je sois là. Aujourd’hui, c’est la prière d’action de grâce pour les enfants dont l’anni­ver­saire a lieu ce mois-ci.

Je les regarde faire. Ils s’ali­gnent, se ran­gent, se tour­nent vers l’autel chacun à son tour, se pros­ter­nent les mains bien join­tes, s’avan­cent au pas, s’assoient en rang, et au signal de leurs pro­fes­seurs, chan­tent, se signent d’une croix par­faite, réci­tent le Notre-Père par cœur et auto­ma­ti­que­ment comme une parole magi­que, prient de leurs pro­pres mots comme un seul homme dont la scan­sion se résume en un reten­tis­sant « 0 mamori kuda­saï » (Protège-nous). Ils ont tout bien fait comme il faut et ils en sont fiers !

L’autre jour, je reçois une lettre d’une dame qui a suivi pen­dant plu­sieurs années mes par­ta­ges bibli­ques lors­que j’étais à Otaru. Elle m’écrit qu’elle les a appré­ciés et me fait part de l’anec­dote sui­vante : Alors qu’elle est avec sa sœur et ses enfants, elle les invite à venir à l’église. C’était diman­che et une bonne occa­sion de chan­ger les habi­tu­des. Libérés du « carcan », la réac­tion des enfants est tombée, fran­che et una­nime : « Ah non, on a suf­fi­sam­ment répété “amen” à l’école mater­nelle, on ne va pas recom­men­cer… ». Refus net et défi­ni­tif. Ils sont allés à McDonald.

Le recto et le verso de la même pièce, ces deux situa­tions révè­lent l’état d’esprit des petits Japonais en matière d’éducation reli­gieuse. Un état d’esprit qui est celui de leurs aînés. Dans chaque paroisse où j’ai exercé mon minis­tère, je suis tou­jours inter­venu auprès des Jardins d’enfants d’une manière ou d’une autre.

J’ai tou­jours été confronté à un dilemme qui me revient comme un refrain lan­ci­nant régu­liè­re­ment : l’éducation à la reli­gion ou l’éducation à la foi.

Je dois reconnaî­tre hum­ble­ment que je ne suis pas vrai­ment concerné par « l’éducation » pro­pre­ment dite. Les petits enfants sont éduqués par leurs pro­fes­seurs, c’est bien normal. Je suis même sou­vent admi­ra­tif de leur dévoue­ment et même leur zèle par­fois y com­pris en matière d’ensei­gne­ment reli­gieux. La plu­part d’entre elles ne sont pas chré­tien­nes et ont atterri dans le giron d’un jardin d’enfants confes­sion­nel par le biais du marché de l’emploi… Pour autant, elles sont curieu­ses du chris­tia­nisme et ont à cœur de l’ensei­gner selon la tra­di­tion du lieu. Bien que par­fois elles soient étonnantes de jus­tesse dans leur ensei­gne­ment reli­gieux, force est de cons­ta­ter qu’elles ensei­gnent le com­por­te­ment reli­gieux dans sa dimen­sion rituelle d’une part, et dans sa dimen­sion morale ou mora­li­sante comme sub­sti­tut aux défaillan­ces éducationnelles d’autre part. En d’autres termes, bien faire ses priè­res pour que Jésus nous pro­tège ; et être bien gen­tils avec ses petits cama­ra­des sinon Jésus ne va pas être content… Deux maniè­res, quasi exclu­si­ves, d’ensei­gner le fait reli­gieux qui me déplai­sent et dont je suis bien sou­vent et à mon corps défen­dant la cau­tion, puis­que je « pré­side » ces temps de prière au dérou­le­ment immua­ble qu’elles « ani­ment ». Leur objec­tif consiste sou­vent à uti­li­ser le reli­gieux pour des motifs éducationnels.

Il se trouve que par un enchai­ne­ment de cir­cons­tan­ces, elles tra­vaillent dans une ins­ti­tu­tion catho­li­que, alors il est entendu que l’ensei­gne­ment du fait reli­gieux sera établi selon les « normes » de la reli­gion catho­li­que. Mais fina­le­ment, et pour le dire assez crû­ment, pour que l’objec­tif éducationnel (deve­nir un bon petit Japonais) fût atteint, l’ensei­gne­ment reli­gieux eût été celui de Bouddha que cela n’aurait rien changé !

L’exem­ple de l’ensei­gne­ment du reli­gieux dans un jardin d’enfants est fina­le­ment typi­que de l’ensei­gne­ment reli­gieux ou de la pra­ti­que reli­gieuse en géné­ral, tels que je les cons­tate autour de moi en tout cas. On peut y déce­ler une cer­taine dicho­to­mie entre l’acte reli­gieux devant être effec­tué, ou le rite devant être accom­pli, et la vérité du cœur dont ils sont censés être le signe et l’accom­plis­se­ment. Alors j’ai par­fois envie de donner un coup de pied dans la four­mi­lière. Mais cette atti­tude ne ferait qu’expri­mer mon exas­pé­ra­tion par­fois devant tant d’auto­ma­tis­mes qui ne me parais­sent pas reflé­ter la vérité du cœur ni donner accès à la foi. Mais je dois bien avouer que je suis démuni face à une telle situa­tion. Qui suis-je pour cri­ti­quer cette pra­ti­que qui est pour la plu­part des acteurs de la vie reli­gieuse conforme à ce qui doit être fait ? Qui suis-je pour, à tra­vers des com­por­te­ments exté­rieurs, déci­der de l’authen­ti­cité de la foi inté­rieure ? Ai-je tort d’être insa­tis­fait alors qu’un cer­tain nombre d’enfants ont accès par ce biais à l’uni­vers du chris­tia­nisme, ainsi que leurs pro­fes­seurs et leurs parents ? Ce n’est pas négli­gea­ble dans une société lar­ge­ment étrangère au chris­tia­nisme, à sa phi­lo­so­phie anthro­po­lo­gi­que ou à son ensei­gne­ment social !

Cette année, j’ai l’hon­neur de célé­brer mon jubilé d’argent : voici vingt-cinq ans que je suis prêtre, et pres­que autant d’années de pré­sence au Japon. Non pas que je puisse porter un juge­ment défi­ni­tif sur l’Église du Japon ou sur le fait mis­sion­naire en lui-même, mais je peux porter témoi­gnage de mon expé­rience de vie mis­sion­naire au sein de cette Église. Nonobstant mon sale carac­tère, mes limi­tes et mon péché, les­quels vont à l’encontre de mon « idéal » mis­sion­naire, il me semble que le chemin que je suis censé emprun­ter s’appelle patience, endu­rance et humi­lité.

Il est remar­qua­ble que le Seigneur appelle des dis­ci­ples de l’Évangile à le pro­cla­mer dans une langue qui leur est lar­ge­ment inconnue. C’est pour moi l’un des plus grands mys­tè­res de la vie mis­sion­naire. On pour­rait me rétor­quer qu’au bout de 25 ans, si je ne par­lais pas suf­fi­sam­ment bien japo­nais, il vau­drait mieux que j’aille trai­ner mes guê­tres ailleurs. Oui, j’en conviens. Mais il ne s’agit pas ici de la conver­sa­tion quo­ti­dienne. Il s’agit de témoi­gner et dire la parole de Dieu afin qu’elle résonne comme parole vivante et vivi­fiante dans le cœur des per­son­nes qui la reçoi­vent. C’est pré­ci­sé­ment ce mys­tère-là qui me dépasse. Dans l’exer­cice du minis­tère de la Parole, je ren­contre les trois dif­fi­cultés sui­van­tes : ne pas savoir dire ce que je veux trans­met­tre ; dire autre chose que ce que je crois trans­met­tre ; et dire n’importe quoi (cha­ra­bia incom­pré­hen­si­ble). C’est une grande souf­france que je dois endu­rer et grâce à laquelle j’ai appris la patience. Je ne suis pas le maître de la Parole dont je suis le ser­vi­teur.

Saint-Paul dut mettre en garde les chré­tiens de Corinthe afin que l’éloquence de cer­tains pré­di­ca­teurs ne les éloigne pas du Christ lui-même, à cause de la séduc­tion dont les auteurs de cette éloquence pour­raient user (1 Cor 1,10-17). A contra­rio, la fai­blesse lin­guis­ti­que, souf­france lan­ci­nante du mis­sion­naire que je suis, me signi­fie à l’envi que la fécondité de la Parole que je porte revient au Saint-Esprit. En tout cas, je ne peux pas m’enor­gueillir de quel­que éloquence que ce soit, si fécondité il y a. Bien plus, il m’arrive de cons­ta­ter par­fois une ful­gu­rance sur­pre­nante : « Comment est-ce pos­si­ble que j’aie dit une chose pareille ? » me dis-je in petto ! Cette parole devient alors ma propre nour­ri­ture spi­ri­tuelle. Je suis par­fois le pre­mier étonné de ce que je suis capa­ble de dire, manière de rendre grâce de Dieu pour le tra­vail de l’Esprit-Saint.

C’est donc comme minis­tre d’une Parole dont je suis l’humble ser­vi­teur qu’il me revient de la porter lors d’événements litur­gi­ques tels que la prière « uni­forme et auto­ma­ti­que » des écoliers des jar­dins d’enfants. Je ne prends pas le contre-pied de ce que les pro­fes­seurs font ; même si ça me démange sou­vent. Je tente au mieux, avec mes limi­tes per­son­nel­les évoquées pré­cé­dem­ment et en ayant confiance dans le tra­vail de l’Esprit-Saint, de les ouvrir à la dimen­sion spi­ri­tuelle de l’amour de Dieu dans leur vie… Et pour le reste, que le Seigneur accom­plisse son œuvre ! À la prière du Notre-Père réci­tée par cœur (aurais-je dû dire débi­tée ?), j’évoque la joie d’être aimés par Dieu, d’être les amis de Jésus. Aux « pro­tège-nous » des acci­dents, des rhumes et des trem­ble­ments de terre ou que sais-je encore, je sen­si­bi­lise à la confiance et à la paix que pro­cure la pré­sence du Christ dans nos vies. Quant à la manière de bien se com­por­ter avec ses petits cama­ra­des ou devant Dieu, je parle de la joie de vivre avec Jésus, laquelle nous invite à la gen­tillesse et à la liberté. Il s’agit d’être heu­reux d’être aimés par Dieu. Mes inter­ven­tions, quasi rituel­les, s’adres­sent d’abord aux enfants, dans un deuxième temps aux parents pré­sents, et ensuite, tout en n’ayant l’air de rien, aux pro­fes­seurs, his­toire de leur faire goûter avec beau­coup de patience et de déli­ca­tesse à la joie de la foi, la joie de la ren­contre avec le Christ qui se cache et se dévoile au creux des gestes rituel­le­ment mil­li­mé­trés.

En pre­nant l’exem­ple de la pra­ti­que reli­gieuse dans un jardin d’enfants, il me semble que l’on peut l’étendre aux pra­ti­ques reli­gieu­ses plus géné­ra­les dans l’Église du Japon. En d’autres termes, l’action rituelle des chré­tiens, l’appren­tis­sage et la réci­ta­tion des priè­res, les ensei­gne­ments caté­ché­ti­ques ; toutes ces actions, qua­li­fiées de reli­gieu­ses, sont-elles vrai­ment une voie de com­mu­nion avec le Christ ? Ou bien sont-elles des actions qu’il convient d’accom­plir afin d’être en « règle » ? Ou encore des actes magi­ques qui auraient la faculté de nous obte­nir des grâces ou des exau­ce­ments ? Avec le danger qu’au lieu de nous élancer dans la com­mu­nion avec le Christ, elles nous en éloignent avec le sen­ti­ment confus d’avoir fait pour­tant ce qu’il faut. La vie spi­ri­tuelle est-elle ali­men­tée par ces pra­ti­ques si peu évangéliques : « Quand vous priez, ne rabâ­chez pas comme les païens ; ils s’ima­gi­nent que c’est à force de paro­les qu’ils se feront exau­cer. » (Mt 6,7) Qu’on ne se laisse pas abuser par ces propos : je ne confonds pas l’acte litur­gi­que du peuple de Dieu qu’est l’Eucharistie par laquelle le Christ nous ras­sem­ble et nous vivi­fie, et tout ce que j’appelle les sco­ries rituel­les qui l’entou­rent pour sou­vent l’enlai­dir et l’affec­ter au point que les chré­tiens ne savent pas par­fois hié­rar­chi­ser l’impor­tance de tous ces actes… Je ne peux pas m’oppo­ser de front à ces pra­ti­ques péri­phé­ri­ques d’abord parce que je ne suis pas sûr d’en par­ta­ger la faible impor­tance avec les Chrétiens, ensuite parce que je ne sais pas com­ment le Christ se réserve la liberté de vivre en com­mu­nion avec les uns et les autres, y com­pris à tra­vers ces pra­ti­ques. Mais je ne peux pas m’en satis­faire. Il est beau­coup plus facile d’ensei­gner les codes, les règles, les com­man­de­ments, les pra­ti­ques ; il est plus facile encore d’employer son énergie avec ces vieilles habi­tu­des et de se per­sua­der ainsi d’exer­cer plei­ne­ment son minis­tère et de, fina­le­ment, s’en conten­ter. Autant bras­ser du vent !

Or je ne suis pas là pour ensei­gner la « reli­gion », mais pour témoi­gner du Christ res­sus­cité ! Relire Saint Paul permet d’affu­ter le témoi­gnage de la « foi » ; his­toire de partir de l’Évangile du Christ et d’y reve­nir, tou­jours. C’est beau­coup plus exi­geant en termes de vérité et liberté inté­rieu­res.

Enseigner la reli­gion ? Non merci ! Marcher libre­ment sur le chemin de la foi avec la com­mu­nauté qui m’est confiée ? Oui, avec plai­sir !

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